mardi 9 juin 2009

Planète Interdite

Pour cette 50e chronique il était temps de rendre enfin hommage au film qui inspira son nom à ce blog et bien davantage encore. L’exercice n’est pas simple tant le film de Fred Mc Leod Wilcox fut disséqué, décrypté, interprété, célébré depuis sa sortie sur les écrans voilà 53 ans. Oui, Planète Interdite c’est un peu le Citizen Kane de la science-fiction, le Autant En Emporte le Vent du space opera, bref : un monument du cinéma.

La science-fiction à l’écran ne fut longtemps qu’un genre mineur, sérial de pacotille ou éternelle série B fauchée, bâclée et vouée aux doubles programmes. Si les années 50 marquèrent un véritable tournant grâce à des œuvres telles que Le Jour où la Terre S’arrêta, l’Invasion de Profanateurs ou La Chose d’un Autre Monde, c’est encore souvent au travers de films modestes se situant essentiellement dans un contexte contemporain faisant écho à la Guerre Froide qui fait rage à l’époque. Même Les Survivants de l’Infini, dont le final spectaculaire se déroule sur la planète Metaluna, traite encore de savants abusés par l’ennemi. Suivez mon regard...

La MGM, qui voit tous les succès du genre lui passer sous le nez, décide de frapper un grand coup en regardant plus loin que ses concurrents, sur le fond comme sur la forme. En s’inspirant de La Tempête de Shakespeare et en y ajoutant une dose de psychanalyse jungienne - option rare et provocante à l’époque - le tout transposé très loin de la Terre sur la lointaine et mystérieuse planète Altaïr IV, le film tient résolument à se démarquer de ses prédécesseurs : introspection et voyage intergalactique, lointain futur et tourments éternels propulsent ainsi Planète Interdite vers un classicisme universel et intemporel dès sa conception.

Si la réalisation est confiée à un cinéaste maison sans grand caractère - usage fréquent pour ne pas dire incontournable à l’époque - c’est pour garder un contrôle rigoureux sur ce qui est avant tout un film du scénariste Cyril Hume et de ses producteurs. Le budget imposant souligne cette volonté d’illustrer au mieux les ambitions des auteurs : direction artistique magistrale, première utilisation du CinémaScope et du flamboyant Eastmancolor sur un film de ce type, crème des spécialistes des effets spéciaux empruntée aux prestigieux Studios Disney. Quant à la musique, elle est confiée aux très avant-gardistes Louis et Bebe Barron qui concoctent en 3 mois dans leur studio de Greenwich Village, et après avoir construit leurs propres instruments, une étourdissante partition électronique. Sans oublier bien sûr le soin sans précédent apporté à la réalisation du personnage de Robby le Robot qui achève de donner à Planète Interdite son statut de film culte.

Audace artistique, ambition, moyens appropriés : le cocktail magique fait des miracles. Lors des projections test, l’impact est tel que rien n’est modifié pour la sortie du film. La MGM tient la pépite qu’elle a mis tant de soin à concevoir. Mais comment prévoir la résonance infinie que le film allait produire sur plusieurs générations de spectateurs ? Malgré un succès mitigé qui peine à rembourser le budget de production, Planète Interdite devient immédiatement une œuvre de référence qui change à jamais le cinéma de science fiction.

En 2006 j’ai eu l’immense plaisir de redécouvrir le film sur grand écran dans une copie neuve.
Si la surprise n’était plus de mise, l’émerveillement fut au rendez-vous tant les couleurs et les qualités esthétiques conservent toutes leurs richesses 50 ans après. Bien sûr l’inévitable idylle entre le fringant capitaine et la fille du professeur toute en minijupe et coiffure pimpante prête à sourire, tout comme les moments de comédie imposées par la MGM semblent souvent déplacés et puérils. Mais comment ne pas être ébloui aujourd’hui encore par cette intrigue d’une incomparable maturité se déroulant au sein d’une étrange civilisation mystérieusement disparue à son apogée, ces Krells dont on ne peut deviner l’apparence que par la forme des portes ? Ou bien ces effrayantes empreintes laissées par une insaisissable créature invisible qui parcourt la planète en semant la mort sur son passage, les décors vertigineux des cités enfouies, le twist final et la spectaculaire confrontation avec le monstre de l’Id… Et puis cette entêtante musique électronique qui joue un rôle décisif dans l’atmosphère unique du film, une audace que sanctionnèrent les syndicats hollywoodiens en refusant aux Barron le crédit de musique au profit des termes "electronic tonalities".

Revoir le film dans son état d’origine permet de mieux saisir encore ses innombrables qualités qui inspirèrent tant de créateurs. Le plus connu d’entre eux est évidemment Gene Roddenberry qui 10 ans plus tard imagina la saga Star Trek en reprenant nombre d’éléments du film : équipage, époque et même le numéro d’immatriculation du célèbre Enterprise qui est une référence directe à l’heure où la soucoupe de Planète Interdite entre en orbite d’Altaïr IV : 17:01. Comment ne pas penser aussi au ton très "butler" de Robby dont le distingué C-3PO de Star Wars fait écho, ou aux puits insondables de l'Etoile Noire, répliques presque parfaites de l'univers Krell ? L’on ne compte plus les oeuvres dont le point de départ est un équipage lancé à la recherche d’une expédition disparue aux confins de l’univers. Certains évoquent même une filiation avec le 2001 de Kubrick qui lui aussi osa allier grand spectacle cosmique et questionnement introspectif.

Mais au fond peu importe. L’impact de Planète Interdite sur l’imaginaire collectif reste immense et continuera d’émerveiller des générations de nouveaux spectateurs et de cinéphiles. Car outre une beauté formelle exceptionnelle qui peut paraître datée à certains, la grande force de Planète Interdite réside dans les thèmes abordés, sa faculté à évoquer la part d’ombre de chacun bien au-delà de l’âge, de la nationalité ou du contexte historique. Au même titre que les contes traditionnels, le film échappe par là même au simple goût du kitsch ou aux propagandes de circonstance pour s’adresser directement au cœur et à l’esprit. Un chef-d’oeuvre ? En tous cas, ça y ressemble terriblement.

12 commentaires:

Stobbart a dit…

J'avais fais quelques recherches sur planete interdite lorsque tu en avais parlé il y a de ça..fiu, des années en fait (putain des années!)
J'avais entraperçu, au fil de mes périgrinations sur le net, que le film, alliait spectacle cosmique et questionnement introspectif. (Dailleur, cela me fait enormement penser au Silver surfer, qui est l'incarnation du questionnement existentiel et l'ecrasante infinité de l'espace).
Pour moi, le "grand spectacle cosmique" et le questionnement introspectif vont forcement de paire.
L'espace est à mon sens l'incarnation meme de nos questions et angoisses les plus viscerales.
Et les films de SF qui me boulversent le plus sont ceux qui allient avec brio ces deux aspects.
2001, mais encore sunshine (dans un autre registre, certe), pour ne citer qu'eux.
Mais, n'ayant pas vu le film et ayant vu des films qui le surpassent techniquement parlant, je craignais enormement de ne pas apprecier le film à sa juste valeur à cause du choc temporel qu'il m'evoquerait.
Peur justement de ce fameux kitsh qui nuirait à mon ressenti profond.
Mais le chef d'oeuvre n'est il pas, justement, le film intemporel qui se voit et se ressents à travers les ages, quelque soit notre passé de cinéphile?

Tu as dissipé mes craintes, et je me lance dés à présent dans la quete de la galette de planete interdite.
J'ai hate, en tout cas.

RobbyMovies a dit…

Sunshine est en effet un bon exemple, ne serait-ce que par cette idée si souvent exploitée du vaisseau découvrant son prédécesseur mystérieusement vide, du moins en apparence...
Event Horizon en est un autre exemple.

Concernant l'aspect du film, il n'est pas question de dire que son look peut rivaliser avec les prouesses visuelles récentes, ça serait absurde. Mais ayant revu récemment les autres films mentionnés dans l'article, il est incontestable qu'il les dépasse de cent coudées. De nombreux passages sont même encore d’une grande beauté. Evidemment cela ne suffirait pas à en faire ce qu'il est, mais il est bien difficile d'évoquer les nombreuses trouvailles du scénario sans "spoiler"... Donc je préfère laisser à chacun le soin de les découvrir…. :)

Robby

Vance a dit…

Un film phare, une référence, rarement égalée, d'une cohérence et d'une modernité étonnantes. Ta chronique est un reflet de mon propre sentiment, auquel s'adjoignent la force d'un impérissable souvenir et la beauté de la remastérisation récente en DVD. Un pilier indiscutable de toute vidéothèque de science-fiction.
Merci.

dasola a dit…

Bonsoir, j'ai revu (grâce au DVD) ce film. Je confirme que c'est en effet un bon film et robby le robot est bien sympa. Walter Pidgeon en savant torturé est très bien. La réussite tient aussi dans les décors. C'est tout un ensemble. A voir. Bonne soirée.

garance a dit…

ok tout s'explique maintenant... je ne connaissais même pas ce film.
Merci pour la minute culture générale! :)

RobbyMovies a dit…

Tu me rassures un peu quant à l'utilité de chroniquer des classiques. :)
Je me suis abstenu jusqu'à présent en me disant que d'écrire le millième avis sur un film que "tout le monde" connait est d'un intérêt très limité.
Mais tu rappelles à juste titre que "tout le monde" ben, ça n'existe pas. La preuve : je n'ai vu Boulevard du Crépuscule pour la première fois qu'il y a quelques semaines à la faveur d'une diffusion d'Arte. Fou non ? :D

Robby

Maxime a dit…

Oui, j'ai revu Planète Interdite il n'y a pas si longtemps et l'émerveillement est toujours aussi intact. Et le final est toujours aussi impressionnant.

J'adore ce film.

Erik Wietzel a dit…

Oui, il FAUT parler de ces films-là (c'est un ordre !) Planète interdite m'avait aussi scotché.

Almaterra (David) a dit…

Alors, voilà : suite aux conseils (à l'ordre ? ;-) d'Erik Wietzel, je viens penaudement avouer que j'ai adoré, j'adore et j'adorerai ce film aux effets spéciaux hallucinants au vu de la date de sortie du film.

Bon, en même temps, je ne suis pas un grand fan de la surenchère actuelle des FX, souvent au détriment du scénario. En clair, je n'échangerai pas deux barils de SF des années 50 contre un baril de 2012.

Et puis, petit plaisir personnel de voir Leslie Nielsen sérieux et "Oscar Goldman" sans Steeve Austin ! ;-)

RobbyMovies a dit…

Bonjour( soir) David !

Ah mais c'est qu'il a de l'autorité le Erik :D

Et puis il ne faut rien faire penaudement dès qu'il s'agit de plaisir !

Sinon moi je n'échange rien du tout,je prends tout ce qui est bon (enfin ce qui me plaît ce qui revient au même quand on y pense huhu) quelque soit la date ! :D
Finalement, à l'époque c'était aussi le summum de la surenchère d'effets spéciaux ;)

Merci pour ce sympathique commentaire et à très bientôt j'espère ! :))

Robby

Fredo a dit…

AAhhhhhhhh, pour moi Planète Interdite, c'est le premier film de SF qui a inspiré tout les autres.
J'aime également beaucoup le comparer à Alien !

J'attends toujours un coffret dvd en zone 2 !

RobbyMovies a dit…

Bonjour Fredo

Il paraît que la version bluray est magnifique et rend enfin justice à l'Eastmancolor d'origine (en même j'ai pas de bluray haha). En revanche je ne sais pas si c'est un coffret...