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dimanche 21 août 2011

Super 8

1979 : une petite communauté américaine pur jus, des gamins à vélo qui font des conneries, les parents un peu largués, un alien, des éclairages bleus, une louche de mélo, une musique qui symphonise… Ça ne vous rappelle rien ? Si ? Normal, c'est fait exprès. À l'heure d'un revival eighties qui s'éternise, J.J. Abrams entend "rendre hommage" au réalisateur-producteur emblématique de cette décennie : Sa Majesté Steven Spielberg. Au passage, le réalisateur du récent Star Trek ne se mouche pas du coude et fait carrément produire son petit compliment par le maître lui-même.

Durant les années 80, suite au succès colossal de E.T. qui lui-même faisait écho à son prodigieux Rencontres du 3e Type, Spielberg décline sa formule magique en tant que producteur. Confiant des budgets raisonnables à des cinéastes inspirés qui revisitent les thèmes du ciné de genre de leur enfance (hé oui, déjà), Onc' Steven produit une floppée de "petits films" presque tous passés à la postérité : Poltergeist, Gremlins, Retour vers le Futur, L'Aventure Intérieure, Miracle sur la 8eme Rue, le Secret de la Pyramide, Les Goonies, etc. Liste non exhaustive à laquelle il convient d'ajouter Explorers et Cocoon, deux productions nettement plus onéreuses non initiées par Spielberg* mais qui reprennent parfaitement l'esprit de sa dreamteam : scénarios malins et toniques confrontant des personnages de la middle class à un imaginaire protéiforme selon les films, mise scène léchée et effets spéciaux d'avant-garde signés ILM forment un cocktail unique qui émerveille toute une génération. En l’occurrence celle du réalisateur de Super 8.

Mais J.J. Abrams aurait dû s'inspirer plus finement de son idole pour exécuter sa révérence. Car si E.T. et quelques autres productions Amblin sont teintées de nostalgie enfantine, les auteurs ont l'intelligence de l'intégrer harmonieusement dans des films bien ancrés dans leur époque. Et lorsque Spielberg entreprend Les Aventuriers de l'Arche Perdue en forme d'hommage à une période et un genre, il brasse une multitude d'inspirations au point de les rendre indiscernables. Surtout, il y ajoute son talent et son imaginaire pour créer son propre style qui dépasse largement le modèle.

Or en accumulant autant de gimmicks intimement liés à l'univers d'un autre cinéaste - voire à un film en particulier -, J.J. Abrams n'offre qu'une étrange nostalgie par procuration. Pire : il fait du concept rétro le cœur du projet. Un parti pris non seulement superficiel, mais surtout inutile à l'intrigue. Au point où si l'on ne savait pas le cinéaste sincère dans son admiration pour Spielberg, on pourrait accuser Super 8 de n'être qu'un cynique calcul commercial ciblant toute une génération de vieux cons spleenétiques.

Bien sûr, en bon faiseur, Abrams atteint parfois son but : le film se regarde sans ennui, les jeunes comédiens sont épatants, le regard sur ces cinéastes en herbe est parfois drôle et non exempt d'émotion. Mais en restant planqué derrière sa photocopieuse, incapable de s'affirmer ou d'apporter une touche personnelle, le réalisateur s'expose bêtement à une comparaison permanente et surtout cruelle puisque largement en sa défaveur : histoire désespérément banale, rebondissements paresseux, photographie médiocre, mise en scène fonctionnelle et musique au kilomètre. Même du côté des effets spéciaux la surprise n'est pas au rendez-vous. C'est dire si l'on est loin du compte.

Bref, même sous l'angle de la nostalgie, Super 8 relève davantage de la pâtisserie industrielle que de la savoureuse madeleine de Proust. Car J.J. Abrams oublie l'essentiel des films auxquels il se réfère : une identité propre et un soucis d'innovation hissant la série B fantastique à un niveau rarement atteint, changeant pour longtemps la manière d'envisager un certain cinéma. Rien de tel ici.


* Explorers est signé Joe Dante pour qui Spielberg produisit Gremlins 1 et 2, l'Aventure Intérieure et un segment de la Quatrième Dimension. Le projet lui fut proposé par Jeffrey Katzenberg qui fondera plus tard Dreamworks avec David Geffen et... Steven Spielberg. C'est dire si l'on reste dans le même cercle d'inspiration...

mercredi 20 avril 2011

Harry Potter et Les Reliques de la Mort (1)

Après la vertigineuse dégringolade qualitative des deux derniers chapitres parfumés à la guimauve et pilonnés par un David Yates incapable de livrer autre chose que de longs bout à bouts poussifs et sans âme, cette première partie des Reliques de la Mort relève de la bonne surprise. On ne s'y ennuie pas à mourir comme dans L'Ordre du Phoenix et surtout Le Prince de Sang-mêlé : sur 2h20 c'est déjà un gros progrès. Plus surprenant encore, David Yates livre une réalisation soignée, presque inspirée (!) qui parvient, pour la première fois, à contrebalancer les faiblesses du récit.

Car en dépit des apparences - et de la promo -, tout ceci demeure toujours très léger, en particulier dans la manière d'enchaîner les événements à coup d'illuminations subites, de visions commodes et de hasard capillotracté. Un récit où la magie permet à peu près tout mais où il faut courir dans les bois quand on est poursuivi et plonger dans l'eau glacée pour aller chercher un truc. Tant qu'il s'agissait d'une intrigue trépidante et d'un spectacle flamboyant, ces facilités relevaient d'une naïveté bonne enfant. Mais dès lors que l'on prétend au "sérieux" via une darkitude ici (très) appuyée et quelques thèmes dits "adultes" afin d'y gagner en crédibilité, cette paresse devient difficilement pardonnable. D'aucun y trouveront un souci de mélanger les genres ; j'y vois plutôt un cruel manque de rigueur et d'inspiration.

C'est d'autant plus regrettable que quelques belles idées de fond et de forme enrichissent ces Reliques : la prise de pouvoir des méchants sorciers est l'occasion de traiter de l'obsession de la pureté raciale et de la haine du métissage. C'est plutôt habilement tourné et surtout inattendu dans un univers de Fantasy d'ordinaire très friand de "sang pur" et de lignées royales. Le thème était déjà présent au début de la saga mais J.K. Rowling va ici un peu plus loin, entretenant ainsi l'une des singularités de son univers qui utilise une structure classique sans tomber dans les idéologies moisies chères à une certaine littérature jeunesse. Autre idée judicieuse : abandonner la consternante "évolution" soap qui rendait le précédent film indigeste jusqu'au ridicule. Cette fois les sentiments sont présents comme ils l'étaient dans La Coupe de Feu : à dose raisonnable. OUF !

Sur la forme, outre une introduction pleine de souffle qui rappelle les meilleures heures de la série et une surprenante séquence animée de toute beauté, David Yates adapte enfin sa mise en scène au propos. Sans réussir vraiment à provoquer l'émotion quand il le faudrait – ça semble décidément au-dessus de ses forces – il parvient tout de même à créer de véritables ambiances, un climat qui imprègnent peu à peu le spectateur. Une très belle direction artistique homogène et joliment cadrée, enluminée avec talent par Eduardo Serra et accompagnée par la musique d'Alexandre Desplat donne à l'ensemble une belle cohérence formelle qui compense les aspects quelque peu heurtés et pas toujours très clairs de l'intrigue pour qui n'a pas le livre sur les genoux durant la projection.

Et même si la main est lourde pour tenter d'altérer à coup de cernes la bonne mine du jeune trio de comédiens, même si la plus grande partie du film se résume à une randonnée un tantinet répétitive - qui a le mérite de nous sortir du sempiternel décor gothique de Hogwarts -, le tout n'est décidément pas sans charme ni intérêt. Certes, l'on n'atteint pas l'alchimie bien balancée et évolutive des opus ouvrants la saga, mais cette première partie du chapitre final retrouve une certaine dignité et surtout donne envie de découvrir la suite : on n'en espérait pas tant ! David Yates parviendra-t-il à ajouter l'énergie et l'émotion aux louables efforts produits ici ? Une chose est sûre : avec l'ultime volet, on ne pourra pas nous refaire le coup de "l'épisode de transition" pour justifier les errances des auteurs.

samedi 31 juillet 2010

Inception

Christopher Nolan a bien compris le fonctionnement d’Hollywood : entre 2 Batman, il nous refile son film à lui, son projet perso qui, sans les mégas succès de l'homme chauve-souris, aurait eu sans doute du mal à voir le jour. Il y eu Le Prestige, et aujourd'hui Inception en attendant évidemment le 3e volet des aventures du justicier de Gotham.

Mais à la différence du Prestige qui adaptait un roman de Christopher Priest, Nolan ose à nouveau écrire un scénario original : une première depuis 10 ans et son surprenant Memento qui le révélait au monde. On y retrouve d'ailleurs des thèmes communs tant dans l'écriture que la réalisation : tripatouillage chronologique, montage alterné, réalités alternatives. Un rapprochement qui s'applique même au Prestige où, par le biais de la magie, la réalité n'est jamais vraiment certaine...

Avec Inception, il s'agit, via le sommeil, d'interférer avec les niveaux de subconscients d’un individu duquel on souhaite soutirer des informations. Le concept de l'inception (création, origine en français) étant, par le même procédé, d'aller plus loin pour créer de toutes pièces les futures aspirations et décisions de la victime. Une sorte de lavage de cerveau de l’intérieur qui conduit Nolan à choisir un traitement qui s’apparente au film d’espionnage : réalisme contemporain, secrets industriels, équipe d’agents typés et spécialisés, folles poursuites autour du monde, intrigue paranoïaque à multiples bandes. Le tout produit un séduisant cocktail situé quelque part entre Mission Impossible, Le Prisonnier et Ocean's Eleven. C’est aussi la partie la plus réussie et jubilatoire d’Inception. D’autant que le cinéaste compose comme toujours un casting de première classe.

Écartant cette fois Christian Bale dont il connait sans doute les limites, Nolan fait appel à un Leonardo Di Caprio plus que jamais bankable mais surtout comédien tout-terrain dont le talent ne se résume pas à une présence charismatique. L'acteur y est à chaque instant crédible dans tous les registres. Autour de lui évoluent des visages familiers au cinéaste (Michael Caine, Cillian Murphy, Ken Watanabe) ainsi que quelques nouveaux venus : Ellen Page, Joseph Gordon-Levitt, Marion Cotillard, Tom Hardy, Tom Berenger, tous irréprochables et complémentaires à l’image de leurs personnages respectifs. Hormis peut-être notre Marion nationale qui peine à émouvoir, cette équipe donne chair à un film qui aurait pu se révéler très artificiel, glacé par son concept de réalités imaginaires agrémentées d'explications "scientifiques" pas toujours d’une légèreté et d'une transparence à toute épreuve.

C’est là d’ailleurs l’une des faiblesses du film : Nolan semble hésiter entre le passage en force sur les articulations hasardeuses du récit, laissant ainsi le spectateur dans l'incertitude d’avoir bien suivi, ou bien expliquer lourdement chaque étape de cette aventure échevelée où les "niveaux" de réalités sont multiples, les limbes jamais très loin, où l'on se réveille quand on meurt, mais pas toujours (!). Tout cela prétend à une virtuosité qui frise le fumeux voire l'intenable. Et l'on pense aussitôt à Matrix bien sûr. Heureusement Nolan a le bon goût d'éviter la sentencieuse "philosophie" qui caractérisait la trilogie des frères Wachowski. Pourtant subsiste une étrange sensation commune aux deux films, liée au thème lui-même, qui empêche l'immersion totale dans une histoire où l’on passe beaucoup de temps à expliquer que tout cela n’est pas réel, mais seulement imaginé par des gens qui dorment dans des fauteuils.

Reste une aventure tonique, agréable bien que longuette et finalement assez classique - l’amour, la famille, le remord… - en dépit de ses aspects alambiqués. Les twists sont souvent prévisibles, l'esthétique plutôt quelconque et si les scènes d’action sont efficaces et bienvenues, elles ne révolutionnent guère le genre. Tout comme les effets spéciaux qui ne présentent que peu d’intérêt d’un point de vue narratif - voire graphique - , au point de sembler parfois plaqués sur un film qui pouvait s'en passer.

Heureusement la musique de Hans Zimmer rehausse considérablement le tout et offre à l’ensemble une manière de grandiloquence maîtrisée et salutaire, retrouvant ainsi par moments le souffle si particulier de Dark Knight. Mais l’on reste loin de l’histoire bouleversante et originale du Prestige, de son esthétique riche, délicate, de son image sombre et envoûtante. Certes, Inception est un très bon film d’action, incontestablement plus soigné et pensé que la moyenne, mais qui constitue néanmoins une pause créative dans une filmographie qui avait su progresser à chaque opus.

vendredi 14 mai 2010

Esther Vs Joshua

Produit par Joel Silver et Leonardo DiCaprio, Esther connut un grand succès et surprit le public autant que la critique. Le thème pourtant guère nouveau de l'enfant maléfique semblait trouver là un traitement soigné, tendu, à la psychologie fouillée et fort bien interprété. Bref, une surprise inespérée de la part de l'insignifiant Jaume Collet-Serra coupable de l'effroyable Maison de Cire avec Paris Hilton et d'une success story footballistique Goal 2 : La consécration (!). Comment diable réussir un tel bond qualitatif ? La réponse est assez simple : en pillant un autre film sorti discrètement un an auparavant, le brillant et novateur Joshua de George Ratcliff, un jeune cinéaste venu du documentaire.

Bien sûr, ce type de cinéma n'évite pas une fâcheuse tendance au clonage à force de respecter scrupuleusement les lois du genre, elles-mêmes souvent issues des succès précédents. L'enfant modèle dissimulant un petit monstre conduisant son entourage au désastre est déjà en soi un classique. Seulement voilà, les analogies entre Esther et Joshua se situent justement là où ils se distinguent de leurs prédécesseurs.

En adoptant un regard résolument réaliste et adulte, en prenant le temps de construire des personnages forts, décrire leurs blessures intimes qui serviront de levier à l'enfant destructeur, Joshua se démarque totalement d'un genre pour être du cinéma tout court. C'est d'ailleurs au prestigieux festival de Sundance que le film de George Ratcliff fut présenté puis nominé pour le prix du jury.
Soutenue par un casting de haut niveau - Sam Rockwell toujours impeccable, Vera Farmiga bouleversante et l'énigmatique Jacob Kogan - la réalisation feutrée, sensible et précise de Joshua est d'une redoutable et subtile efficacité. Ratcliff se refuse à montrer l'évidence pour nous laisser avec nos doutes et préserver ainsi son implacable crescendo psychologique. Et c'est bien là, malgré les emprunts de fond et de forme, que le film de Collet-Serra échoue : recyclant le traitement tout en finesse de Joshua au profit de péripéties spectaculaires parfois outrancières, Esther n'est jamais davantage qu'une bonne série B d'épouvante contrainte à la surenchère pour surprendre.

Pourtant la copie ne ménage pas ses efforts pour ressembler au modèle : Joshua est un gamin exemplaire, surdoué et trop sage dans ses petits costumes d'adulte et sa coiffure impeccable ? Esther présentera donc une apparence de poupée ancienne, avec nœuds dans les cheveux et robe à volants. La progression dramatique est la même, la détérioration des rapports du couple suit un cheminement identique avec parfois les mêmes scènes et personnages ; la fragilité psychologique de la mère, commune aux deux films, sont d'origines à peine différentes mais surtout s'expriment de la même manière, provoquant ainsi le même face à face final père-enfant. Jusqu'à l'éclairage bleu fluo présent dans la chambre des deux gosses. Et au cas où subsisterait un minuscule doute, le clou est définitivement enfoncé avec l'emploi de la même actrice principale, Vera Farmiga, dans le rôle de la mère !

Parmi les différences principales figure l'origine des enfants : si la gamine est adoptée, Joshua est l'aîné de la famille. Au passage, Esther y perd en audace pour n'être qu'une énième ode à la famille, option mère courage. Le film y "gagne" en revanche en idées désagréables, puisqu'il s'agit ici de défendre la famille biologique Vs une intruse malfaisante - le titre original est Orphan. S'y ajoute l'origine de l'orpheline, l'Est de l'Europe qui après avoir été pendant des décennies l'origine du Mal politique, devient la source paresseuse des perversions sanglantes et biologiques du cinéma d'horreur (Hostel, Severance, Ils, Vertige...). Mais soyons justes, Esther en tire aussi sa seule véritable idée originale : un superbe twist rocambolesque à souhait et digne des EC Comics de la grande époque.

Joshua n'est lui, ni un "étranger" à sa famille, ni à son pays : il vit avec les siens dans un confortable appartement en plein New York. Il se révèle donc autrement subversif et dérangeant, à l'image de la vertigineuse ambiguïté de sa conclusion qui laisse loin derrière le vague parfum incestueux présent dans le final d'Esther qui provoqua la censure de sa bande-annonce.

Mais la force de frappe promotionnelle de producteurs prestigieux qui paradoxalement affadissent l'histoire en pensant la rendre plus efficace fit la différence : Esther rapporta 76M$ tandis Joshua n’en récolta... que le centième ! Plus injuste encore, c'est le film de Jaume Collet-Serra qui recueille les louanges, détournant ainsi bien plus que de l'argent : c'est l' œuvre d'un auteur rigoureux et d'une grande maturité, George Ratcliff, qui est ici confisquée.

lundi 26 avril 2010

Simples Secrets

Produit par Robert De Niro en 1996 et dirigé par Jerry Zacks, un inconnu issu de Broadway dont c’est là l’unique réalisation au cinéma, Marvin’s Room est l’adaptation d’une célèbre pièce de théâtre de Scott McPherson. Adapté par l’auteur juste avant sa mort en 1992, le film réunit une distribution qui claque : Meryl Streep, Diane Keaton, Leonardo DiCaprio et Robert De Niro qui, dans un rôle discret et plutôt inhabituel, résume à lui seul le ton général du film : à la fois émouvant, dramatique même, mais aussi souvent drôle, Marvin’s Room est une œuvre touchante qui, sous ses allures de mélo larmoyant, cache une véritable émotion plus discrète et généreuse. Est-il besoin de préciser que le titre français est parfaitement ridicule ?

Deux sœurs s’ignorent depuis 20 ans : la première est coiffeuse et galère avec ses deux enfants dont l’aîné souffre de troubles comportementaux ; la seconde a passé sa vie au chevet de son père invalide et sa tante un tantinet gâteuse. À la suite d’un grave problème de santé, toute la famille est contrainte à des retrouvailles forcées et houleuses. Bien sûr, sur le papier tout ceci peut sembler too much dans le registre de la boîte à mouchoirs. Avec la bonne vieille ficelle de l’épreuve qui rapproche les membres d’une famille et son parfum de rédemption, on s’attend à une avalanche d’étreintes et de nez qui coulent, passages presque obligés du mélo US. Pourtant le film évite la plupart des pièges du genre et surprend souvent.

Le fait que le scénario soit écrit par un auteur mourant écarte d’emblée toute suspicion de produit cyniquement conçu comme un tire larmes. Tout est ici abordé avec une simplicité et une pudeur qui forcent le respect. À ce titre, les échanges entre le médecin (De Niro) et la patiente (Diane Keaton) sont d’une touchante justesse et esquivent les excès de pathos par des éléments de comédie qui affleurent sans jamais s’imposer. Tout le film est d’ailleurs fort bien écrit : fluidité des dialogues qui font mouche, parfait équilibre entre les différentes tonalités qui permettent de passer d’une émotion à une autre en quelques instants, presque par surprise. Le regard tendre jeté sur les personnages, même les plus borderlines, n'est pas sans évoquer l'univers de Tennessee Williams, le désespoir en moins.

Bien sûr, c’est aussi brillamment interprété. Le duo Streep/Keaton, tout en complémentarité, illumine l’écran. En contre point, un DiCaprio intense laisse merveilleusement passer la vulnérabilité du personnage de Hank sous ses aspects agressifs et auto destructeurs. Tous les seconds rôles sont également excellents : Gwen Verdon incarne une émouvante Tante Ruth complètement à l’ouest, affublée d’un improbable système anti-douleurs électronique qui déclenche aussi la porte du garage ; Margo Martindale est une psy impeccable et même le petit Hal Scardino, sans presque aucun dialogue, est épatant en témoin lunaire. Et puis le tandem De Niro/Dan Hedaya, frères à l’écran, nous offre un savoureux moment de comédie. Quant au rôle titre - pour le moins ingrat -, il est tenu par Hume Cronyn dont c'est la dernière prestation sur grand écran.

Évidemment, l’exercice montre aussi ses limites : hésitant entre mélodrame assumé et une délicatesse se refusant aux excès, Marvin’Room peut décevoir des deux côtés. L’accumulation de "tuiles" peut faire parfois un peu déborder la coupe tandis que l’inévitable évocation du passé conflictuel manque sans doute un peu de densité. Qu’importe, car à l’image de sa conclusion abrupte qui nous laisse imaginer la suite sans rien en dire, le film de Jerry Zacks ne prétend pas être un chef d’œuvre ni donner une spectaculaire leçon de vie. Il s’attache à décrire au plus juste un moment de l’existence de personnages complexes et vulnérables, maladroits souvent, face à l’inéluctable : la mort des siens.

dimanche 24 janvier 2010

Doute

Meryl Streep vs. Philip Seymour Hoffman sous la direction de John Patrick Shanley qui adapte ici sa propre pièce de théâtre récompensée par le Pullizer 2005, c’est peu de dire que le programme est alléchant. Mais comme en cuisine, la qualité des ingrédients ne garantit pas toujours la réussite du plat.

Certes, le sujet n'est pas des plus faciles : un prêtre charismatique et généreux est accusé de soutenir d'un peu trop près un élève soumis aux brimades de ses "camarades" de classe. Nous sommes dans le Bronx des années 60 et le gamin en question est le premier Noir à intégrer cette école catholique dirigée d’une main de fer par Sœur Aloysius intimement persuadée de la culpabilité du bon Père Flynn.
Plusieurs thèmes sont ici étroitement liés : l’aspect social lié au cas particulier de l'écolier, la rivalité personnelle entre le prêtre progressiste apprécié de tous et la religieuse traditionnelle qui n'inspire que la terreur, le soupçon d’abus sexuel, la rumeur et bien sûr le doute.

Afin de justifier son titre, l’auteur prend soin de brouiller les pistes : aucun véritable indice n’est donné au spectateur, le père Flynn est des plus sympathique et Sœur Aloysius se révèle moins monolithique et paranoïaque qu’on ne le supposait au premier abord. Surtout, il introduit un élément très audacieux, déstabilisant même, qui produit au passage la meilleure scène du film entre la directrice et la bouleversante mère de l’enfant magistralement interprétée par Viola Davis.

Mais à force d'utiliser des pincettes pour éviter de verser dans le scabreux, John Patrick Shanley finit par ressembler à son personnage principal, cette vieille religieuse rigide et coincée. Le film aurait dû être âpre, dur, mais il n’est que raide et pour tout dire, un peu fade. L’ensemble manque de punch, les répliques de mordant et des thèmes pourtant d’une grande force s’étiolent dans un académisme convenu. Même Meryl Streep n’est pas toujours dans le ton du personnage en tentant d’introduire quelques fêlures dans le terrifiant corset de son personnage.

Reste un Philip Seymour Hoffmann impérial qui, à lui seul, insuffle toute la puissance, la finesse et l’émotion qui manquent souvent à l’ensemble.

dimanche 27 décembre 2009

Avatar

C'est bien connu, ce qui est rare est précieux. Avec 7 films en 25 ans (Steven Spielberg en affiche 18 sur la même période), James Cameron est devenu au fil du temps une sorte de Stanley Kubrick pop, de Cecil B. DeMille techno dont chaque réalisation constitue désormais un événement.
Artisan autodidacte et perfectionniste, dispendieux comme personne et un peu long à la détente, le cinéaste se fait pourtant connaître sur des bases plus modestes : avec son premier Terminator ou même Aliens, une suite aussi inattendue qu'efficace au film de Ridley Scott, il surprend par sa faculté à livrer des œuvres musclées, spectaculaires mais bien moins coûteuses qu'elles en ont l'air. Issu du monde des effets spéciaux et de la très pingre écurie de Roger Corman, James Cameron connaît bien l'envers du décor et n'a pas son pareil pour afficher 3 dollars à l'écran là où un seul est dépensé.

Mais à partir d'Abyss, tout bascule : le budget devient un gouffre sans fond, le tournage une épopée et le film lui-même un événement par ses nombreuses performances techniques et artistiques. Contrepoint à sa réputation de redneck un peu trop porté sur les armes et la chose militaire, Abyss prend même la forme d'un immense message pacifiste. Malgré un succès mitigé, le film est une réussite qui constitue à ce jour son film le plus fort, le plus original et sans aucun doute le plus personnel.

Pour se refaire une santé financière, Cameron revient ensuite à son robot porte-bonheur et livre un Terminator 2 surproduit, consensuel et (déjà) vaguement aseptisé. Le statut de super star de Schwarzenegger - qui pense déjà sans doute à sa future carrière politique - s’accommode désormais mal du personnage d’androïde assassin qui se transforme cette fois en gentil protecteur d’enfant, dénaturant considérablement le thème originel d’un premier opus dépressif en diable. Mais grâce à son efficacité punchy et surtout des effets spéciaux numériques révolutionnaires, ce T2 remporte la mise et hisse à nouveau son créateur au sommet du box office.

Passons sur True Lies - Claude Zidi adapté par James Cameron, on se pince - pour arriver à Titanic, film de tous les records : budget, recettes, tournage, décors, effets spéciaux, tout y est kolossal, jusqu'au métrage lui-même qui atteint 3h15. Une exception cependant : le scénario. Manichéenne et convenue, centrée sur un triangle amoureux à l'eau de rose, l'aventure humaine qui accompagne la catastrophe n'est, sur le papier, guère passionnante. Pourtant la magie opère grâce au talent d’un couple de comédiens désormais mythique, à l'hyperréalisme terrifiant de la reconstitution et finalement au souffle romanesque qui emporte le spectateur presque malgré lui. C'est avec la même recette que James Cameron fait son retour aujourd'hui. Mais Avatar pousse cette fois à l'extrême le grand écart entre la forme et le fond.

Inutile de s'étendre sur la forme, tout a été déjà dit par la promo, la critique et vos amis. Oui, Avatar est visuellement prodigieux, oui le relief est saisissant, oui le film marque son époque par le bond qualitatif dans l'utilisation du numérique, par sa troublante homogénéité entre réalité et virtuel. Somptueux livre d'images flamboyantes, vertigineuses parfois, Avatar est une éclatante lanterne magique qui vous colle au fauteuil. Seulement voilà, toute cette magie, ce travail de visionnaire exigeant illustre une histoire d'une impardonnable paresse. Chaque phrase ou péripétie, le plus minuscule rebondissement a déjà été ruminé mille fois pour former au final un épuisant florilège de poncifs lénifiants. Du coup, sur 2h40 de film, l'émerveillement se teinte peu à peu d'indifférence, voire d'irritation pour finalement flirter avec l'ennui.

D'autant que cette fois, rien ni personne ne vient relever cette soupe passablement rance : pas de comédiens talentueux ou charismatiques ni de situations dramatiques fortes, aucun climax ni suspens, aucune astuce de scénario, bref : zéro surprise. Même le final renonce à exploiter les maigres idées semées ici ou là : l'évocation d'une planète presque consciente, connectée en un réseau chimique pouvait présager une conclusion dantesque, symbolique, tel un Miyazaki survitaminé. Mais nous n'avons droit qu'à une simple bataille entre ptérodactyles pandorins et vaisseaux tout droits sortis d'Aliens. Comme le reste, c'est bien fait, mais d'une immense pauvreté compte tenu de l'ambition du projet.

Et puis usé jusqu'à la corde ce redoutable catalogue de clichés exotiques pour occidental "tout confort" qui, entre 2 pétitions Facebook et une livraison de sushis à domicile, se rêve en pagne dans un Eden fantasmé façon parc d'attractions. Ah le bon peuple où l'on est chef de naissance, où l'on choisit sa femme comme un bibelot, où les accouplements sont prévus dès l'enfance, où une Vérité sort de la bouche de la première cartomancienne venue, où les Anciens (surtout les morts) ont toujours raison, où l'on tue mais en se donnant des airs de Grand Sage. Ah l'aimable tribu qui a tout compris à la vie, mais qui a quand même besoin qu'un bon vieux Marines bas du front les prennent par la main quand il s'agit de passer aux "choses sérieuses". Bons Sauvages. Pour un peu, ils avaient le rythme dans le sang dites donc...

Pesante cette leçon de vie où le héros mitouille devant des lianes fluo, en communion avec une nature gaïesque, forcement maternelle, envoyant des messages chaussés de plomb à propos "des Hommes qui ont tué la Terre". Méchants humains. Tous. Tandis que les Na'vis eux, se contentent d'affirmer qu'il s'agit de leur planète, qu'elle leur appartient haha. D'ailleurs elle est chouette cette supposée "connexion" avec les autres créatures qui est en réalité un lavage de cerveau réduisant les animaux à des esclaves dont on s'approprie carrément le système nerveux. Big Brother peut aller se rhabiller.

Bref, sous ses allures naïves et infantiles, l'intrigue trouve le moyen de véhiculer une bonne flopée d'idées douteuses et contradictoires dont il faut reconnaître qu’elles sont synchros avec l'idéologie dominante du moment. Ceci expliquant sans doute la complaisance de la critique bien pensante, célébrant poésie et pertinence là où elle moque impitoyablement la légèreté d'un Star Wars, le conservatisme d'un Lion King ou traque le plus fantomatique message crypto national-socialiste d'un 2012.

D'ailleurs si, comme le dit Cameron, Avatar parle de la Terre, de nous, si le film est censé faire "réfléchir sur notre rapport à la nature", pourquoi transposer l'histoire sur une planète lointaine ? Pourquoi cet anthropomorphisme prétentieux qui va piller l'Afrique, la vraie, celle qui souffre ici et maintenant des mêmes exactions dénoncées dans le film, pour n'en faire qu'un folklore de pacotille, condescendant et propret digne des années 30 ? Faut-il donc aujourd'hui repeindre en bleu des comédiens Noirs et leur coller des oreilles de lapin pour les rendre acceptables et nous émouvoir, des fois qu'ils ressemblent un peu trop à nos voisins humains ?

Bien sûr tout cela serait sans doute moins irritant, moins décevant, si James Cameron ne se posait pas en directeur de conscience mystique ni ne tambourinait que des années furent nécessaires pour mener à bien le film et son scénario.

Finalement, à l'opposé d'un Spielberg qui achète sa liberté en alternant commandes et œuvres personnelles, James Cameron semble devenir inexorablement soluble dans le Hollywood le plus stérile. Après le succès sans précédents de Titanic, on pouvait imaginer que l'auteur ambitieux et efficace d'Abyss mette à profit cette liberté pas seulement dans le choix des décors ou la qualité du relief. Cameron se contente ici d'un long et somptueux film sans âme, articulé sur des lieux communs à la fois simplistes et opportunistes, radotés à l’infini tel un vieil ordinateur à scénarios de chez Disney, l'humour et la bonne humeur en moins.

samedi 14 novembre 2009

Walkyrie

Après son décevant Superman Returns, Bryan Singer a choisi l'électrochoc pour se remettre en selle. A l'opposé des pimpantes - et poussives - aventures surproduites de l’homme en collant bleu, c'est un drame historique que le cinéaste décide de porter à l'écran : le dernier attentat manqué contre Hitler en juillet 1944. Film anachronique dans un cinéma américain inlassablement friand de réussite édifiante en particulier lorsqu’il s'agit de raconter l'aventure d'un homme contre un système, ce récit d'un effroyable échec est déjà en soi presque un événement.

La filmographie de Bryan Singer montre qu’il aime changer de registre et qu'il le fait plutôt bien. Cinéaste grand public dans le sens noble du terme, Singer aime les scénarios précis et les intrigues complexes qui donnent libre court à son goût de l'exploration des sentiments ambigus au-delà des apparences, de l'âge et de l'époque. A l'image d'Usual Suspects qui par nature n'est pas ce qu'il semble être, un film de Singer se situe toujours au-delà de son pitch, comme l’on dit aujourd'hui. Un Elève Doué est bien autre chose que le débusquage d'un ex nazi par un teenager, les X-men davantage qu'une pétaradante aventure de super-héros. Walkyrie n'est pas seulement le récit d’un attentat manqué, fut-il célèbre, mais bien l’observation rigoureuse d’hommes qui tentent de changer le cours de l’Histoire.

Magnifiquement réalisé avec la sobriété d’un cinéaste doué et inventif qui n’éprouve jamais le besoin d’en mettre plein la vue, Walkyrie semble espionner ces hommes aux motivations diverses en filmant souvent par-dessus leur épaule. Mettant en valeur les aspects les plus risqués, improvisés, les doutes et les engagements de chacun, le film montre combien toute entreprise de ce genre est loin d'une superbe mécanique bien huilée. L’issue cruelle de l’opération et ses conséquences tragiques - 200 exécutions ! - en soulignent davantage encore les aspects aléatoires.

Au-delà du courage évident d’une grande partie des acteurs du complot, Singer insiste également sur l’opportunisme de bien des protagonistes. D’ailleurs, la date tardive de cette opération Walkyrie jette déjà le trouble sur les véritables arrière-pensées de certains putschistes. Car il s’agit bien d’un IIIème Reich en perdition. Que pensaient donc tous ces officiers lors de l’accession d’Hitler au pouvoir ? On ne le saura jamais et c’est dommage même si ce n’était pas le propos du film qui s’attache à couvrir une très courte période.

Comme toujours avec Singer, la distribution est d’une grande qualité et l’interprétation impeccable. L’homme qui fit de Kevin Spacey, Ian McKellen et Hugh Jackman des acteurs de premier plan choisit toujours ses comédiens avec un soin tout particulier. Pourtant, cette fois il commet une erreur en confiant le rôle principal à Tom Cruise. Non pas que le comédien y soit mauvais, bien au contraire : ne jouant jamais la star, évitant tout numéro appuyé, Cruise a rarement été aussi sobre. Non, ici l’acteur est d’abord victime de son statut de superstar. On peine à oublier son physique de jeune premier made in USA sous son costume nazi. C’est quelque part un peu injuste, d’autant que sans sa présence ultra bankable, nulle doute que le film n’aurait jamais vu le jour.

Décalée, tout en retenue jusqu’à une certaine froideur, à la fois film d’espionnage, thriller et drame historique documenté, Walkyrie est une œuvre étrange, imparfaite certes, mais qui force le respect par son thème singulier et le soin apporté à sa réalisation.

dimanche 27 septembre 2009

Outpost

Nouvel avatar du cinéma fantastique anglais, Outpost fut d’abord un projet mené par Neil Marshall (The Descent) qui préféra se consacrer à son désastreux Doomsday. C’est Steve Barker, un inconnu venu de la télévision, qui prit la relève pour mener à bien ce film qui ne connut finalement pas les honneurs des salles obscures pour se contenter d’une sortie en DVD. Il faut bien reconnaître que c’est rarement un gage de qualité pour ce genre de production. Pourtant Outpost possède quelques solides atouts qui valent le détour.

Dans la grande tradition du film fauché et de l’aventure mystérieuse pulp, Outpost conte les déboires d’une poignée de mercenaires et de leur mystérieux commanditaire aux prises avec des forces surnaturelles emprisonnées dans un ancien bunker, ici enfoui sous terre au fin fond du Kosovo. Certes, l’introduction frise le téléfilm avec ses acteurs un peu trop typés qui parcourent en grimaçant une pauvre forêt sur fond de combats lointains évoqués uniquement à coup de bruitages. Heureusement, Outpost décolle dès la découverte du sombre bunker.

Car la petite troupe se retrouve vite confrontée à des phénomènes terrifiants tant à l’intérieur du fortin qu’en surface. Déjà éprouvés par l’attaque de mystérieux assiégeurs invisibles, les soldats font la découverte d’un curieux personnage amorphe et mutique parmi un tas de cadavres gisant dans une des innombrables pièces d’un bunker poisseux à souhait. Suivront d’autres trouvailles monstrueuses ponctuées de sanglantes disparitions et d’effrayants dérèglements climatiques jusqu’à la révélation du véritable but de l’expédition : retrouver une redoutable machine construite jadis par les Nazis. Ach !

Si jusque-là le film tient ses promesses côté suspens, surprises et mystère, le scénario se prend violemment les pieds dans le tapis lorsqu’il s’agit de tenir une certaine logique dans les conséquences liées à l’utilisation de la machine infernale - au demeurant fort jolie. Le film tout entier ne s’en relève pas, jusqu’à devenir dans la toute dernière partie un fatras incompréhensible qui, cumulé avec la pauvreté des moyens, n’échappe au cinéma Z que par la grâce d’une réalisation honorable. Il est regrettable de s’être ainsi loupé au stade même de l’écriture en sachant que l’extrême modestie du budget ne permettrait pas de détourner la vigilance du spectateur par la surenchère visuelle.

Malgré tout, Outpost est une très belle surprise pour tout fan de vrai cinoche fantastique, loin de l’avalanche de slashers qui se déverse sur les écrans. Par le soin apporté à l’esthétique en dépit d’un budget étriqué, les vieux thèmes revisités au parfum - rare - de EC Comics et une ambiance pesante tout à fait épatante, Steve Barker parvient à faire décoller son film vers des sphères prometteuses.

dimanche 6 septembre 2009

L'Oeuvre de Dieu, La Part du Diable

Et hop encore un titre français qui décoiffe ! Mais cette fois les distributeurs ont une excuse puisqu'il s'agit de l’adaptation d’un best seller de John Irving dont la traduction date de 1986. Il faut reconnaître que ça sonne bien, même si les intentions de l’auteur s’en trouvent considérablement altérées pour ne pas dire détournées. Difficile à traduire tel quel, The Cider House Rules est pourtant le cœur du propos de Irving qui entend démontrer que des lois arbitraires imposées par des gens non concernés sont faites pour être transgressées. Un propos qui va à l’encontre de la plate connotation religieuse et moralisante de la version française.

Sixième roman de l’écrivain et troisième adaptation à l’écran après Le Monde Selon Garp et Hôtel New Hampshire, L’Oeuvre de Dieu, la Part du Diable est né de la volonté indéfectible de John Irving qui cette fois écrivit le scénario, obtint un droit de regard sur le casting, le choix du réalisateur et même le montage final. Longtemps différé pour des raisons de productions ou de réalisateurs défaillants, c’est presque treize ans après son adaptation écrite que le film de Lasse Hallström vit enfin le jour.

Roman préféré de l’auteur, on pouvait redouter un traitement par trop révérencieux ou littéraire qui oublierait que le cinéma obéit à ses propres règles. Mais Irving parvint à dépasser brillamment cet obstacle en offrant une remarquable adaptation de son œuvre et qui fut à juste titre récompensée par un Oscar. Sans jamais trahir ni affadir le propos, le film présente une version précise et fidèle, tout en densifiant considérablement le dernier tiers d’un roman qui s’étiolait.

L’essentiel est là : au travers de l’itinéraire initiatique d’un jeune homme élevé dans un orphelinat de la côte Est des Etats-Unis durant les années 30 et 40, le film aborde quelques thèmes rares dans un cinéma américain populaire si souvent coupable de pusillanimité face à la morale religieuse qui mine le pays. Toute la force du film de Haalström est ainsi de proposer une réflexion sur des sujets tels que l’avortement, l’inceste et plus largement la transgression, et ce sous une forme luxueuse et romanesque aisément accessible. D’un point de vue "pédagogique", la démarche est bien plus efficace qu’un film ouvertement militant s’adressant à un public conquis d’avance.

Lasse Hallström déploie donc tout son talent et son savoir-faire pour offrir une œuvre à la fois ample et profondément intimiste. En adoptant un style flamboyant frisant l'académisme mais toujours d’une très grande beauté formelle, le cinéaste parvient fort bien à illustrer l’univers foisonnant de John Irving où mélodrame, comédie, situations extraordinaires et simple quotidien se côtoient avec bonheur. Sans oublier l’immense tendresse de l’auteur pour tous ses personnages, même les plus ambigus.

Dans le rôle d’Homer Wells l’orphelin introverti découvrant le monde, Tobey Maguire est impressionnant de justesse à chaque instant tandis que Michael Caine incarne un bouleversant Dr Larch plus vrai que nature. Son rôle de père adoptif, mentor et professeur à la fois généreux et égoïste, pudique et sentimental lui vaudra au passage son second Oscar. À leurs côtés, Charlize Theron compose un personnage crédible et vivant tandis que Delroy Lindo et Erykah Badu sont excellents dans des rôles plus discrets mais décisifs. À noter également un stupéfiant casting d’enfants, que les personnages soient muets ou non. On retrouve, là plus qu’ailleurs, toute la finesse et la sensibilité du réalisateur de Gilbert Grape.

Sans être évidemment un brûlot subversif, L’Oeuvre de Dieu, La Part du Diable se révèle résolument plus audacieux et subtil que la moyenne des "films à Oscars". En somme, un beau et grand mélodrame magnifiquement réalisé qui charme et émeut tout en affirmant avec finesse un positionnement moral et social courageux. Pas mal non ?

lundi 31 août 2009

Flawless

Cette fois je saute le pas en n'utilisant que le titre original. Déjà que le film n’a pas été distribué en salles, il ne s’agirait pas de l’accabler davantage avec sa redoutable "traduction" : Le Casse du Siècle. Et pourquoi pas Du Rififi à la City tant qu'on y est ?

Pauvre Michael Radford qui connaît là coup sur coup son second film sans sortie française après la somptueuse adaptation du Marchand de Venise de Shakespeare avec Al Pacino, Jeremy Irons et Joseph Fiennes. Oui oui, le Michael Radford du bouleversant 1984 qui offrit son dernier rôle à l’immense Richard Burton, puis du très beau Sur la Route de Nairobi. Cinéaste discret et éclectique, amoureux des castings exigeants, souvent inspiré et toujours d’une grande élégance, il revient ici avec un polar du registre "cambriolage millimétré" interprété par Demi Moore, Michael Caine, Lambert Wilson et Joss Ackland.

Grâce à une caméra sinueuse, comme en apesanteur, une musique envoûtante et une image limpide d’une grande beauté, Michael Radford explore l’univers glacial - et glaçant - d’une société de diamantaires londoniens durant les années 60. Une splendide et très classe reconstitution dans la lignée du Zodiac de Fincher, où tout gimmick pop outrancier est banni. Car il s’agit ici de décrire un microcosme avide et minéral, où même le siège de la firme ressemble à un mausolée parcouru d’ombres grises estimant en silence des tonnes de pierres précieuses.

Dans ce dédale de couloirs en marbre, deux personnages se croisent depuis des années sans se voir : Laura Quinn est une cadre sup' modèle et ambitieuse dédiant sa vie à sa société mais dont le zèle et les talents sont systématiquement ignorés par une hiérarchie machiste et conservatrice. Mr Hobbs est lui l'inépuisable homme à tout faire de la maison, vidant les poubelles et lustrant chaque nuit les couloirs rutilants de la London Diamond Compagny dans l'indifférence générale. Un beau jour, Mr Hobbs décide de briser la glace pour annoncer à Laura Quinn une terrible nouvelle et lui proposer dans la foulée une manière peu orthodoxe d'obtenir une plus juste rétribution pour son dévouement...

Les auteurs ont écrit le rôle de Hobbs sur mesure pour un Michael Caine qui excelle dans l’interprétation de cet homme effacé dont l'apparente simplicité cache une soif de revanche particulièrement tenace. Plus inattendue est la prestation de Demi Moore qui surprendra ceux qui se souviennent d'elle comme de la jolie fille au physique poupin. L'actrice compose ici une Laura Quinn intense et cérébrale, presque polaire à l'image de ses employeurs mais qui s'éveillera tardivement à la vie au gré des épreuves.

Certes, le scénario aurait pu s'émanciper davantage d'une trame somme toute assez classique et parfois prévisible. Mais Flawless n’en est pas moins une jolie surprise offrant son lot de rebondissements et autres twists "acrobatiques" de rigueur. Esthétiquement parfait et soutenu par une distribution impeccable, il s'agit là d'un épatant film de genre et qui mérite nettement mieux que ce triste passage à la trappe.

lundi 22 juin 2009

Dans la Brume Electrique

28 ans après son percutant Coup de Torchon adapté du romancier Jim Thompson, pape du polar US, l’américanophile Bertrand Tavernier se penche sur un autre de ses auteurs fétiches : James Lee Burke. Il abandonne cette fois le principe de la transposition qui voyait Coup de Torchon se dérouler en Afrique pour réaliser une adaptation géographiquement très pointilleuse. Nous sommes ici sur les lieux même de l'intrigue originale : New Iberia, Louisiane. Casting hollywoodien et équipe américaine au service d'une production française, Dans la Brume Electrique est un film hors normes dans la carrière du cinéaste. S’il réalise enfin l’un de ses rêves en tournant sa première fiction aux Etats-Unis, il peine à réitérer son exploit de 1981.

L'ambiance est donc celle de la poisseuse et pesante Louisiane éternellement gangrenée par les démons du racisme ordinaire et une pauvreté partout affleurante. C’est dans une mise en image sensible et intelligente que Bertrand Tavernier montre ici le meilleur de son talent. En évitant les clichés spectaculaires ou les effets à la mode pour miser sur une réalisation fluide et classique, il permet au spectateur de s’immerger dans ce cadre moite et figé dans son Histoire qui convient si bien au roman noir. Soutenue par une brillante bande originale signée Marco Beltrami et une très belle lumière de Bruno De Keyser, l’atmosphère de la Louisiane a rarement été aussi vivante à l’écran.

L’autre réussite du film est un personnage. Celui de Dave Robicheaux, flic, (ex) alcoolique et dépressif incarné par un Tommy Lee Jones remarquable de sobriété et justesse. Là aussi nous sont épargnés les clichés du flic looser et solitaire au profit d’un vibrant portrait nuancé et humain. Alternant les moments de détresse et les accès de violence, le quotidien du père de famille et les errances du flic hanté par le passé - au propre comme au figuré -, le film tout entier existe par son regard. Face à lui, le reste de la distribution fait office de figuration, y compris un John Goodman poussif et guère convaincant dans le registre du bad guy.

Mais ainsi concentré sur l’atmosphère et le personnage principal, Bertrand Tavernier semble surtout négliger l'intrigue. Ou plutôt, selon que l'on soit fan hardcore ou non du genre, on trouvera que cette histoire de tueur en série mâtinée de vieux crime raciste sur fond de mafia locale est un pur classique du polar américain ou bien une énième resucée qui ronronne du début à la fin. Tout y est désespérément prévisible, tant au niveau de "l’énigme" que des rebondissements. On relie entre eux les éléments de l'enquête bien avant le héros et ce en dépit même de quelques légèretés narratives. Y ajouter de vagues évocations politiques liées aux conséquences de l'ouragan Katrina n'y change rien : sans produire un véritable ennui, le film peine à captiver.

Bertrand Tavernier a su éviter bien des faiblesses de forme malgré les soucis rencontrés lors du tournage (Tommy Lee Jones retors, incompatibilité avec le monteur et l’un des producteurs, solitude du réalisateur expatrié, production onéreuse…). Mais une telle déficience du scénario est difficile à accepter dans le cadre d’un projet entièrement voulu et porté par le réalisateur avec le soutien de James Lee Burke à l’écriture. Ici point de vilain Grand Studio castrateur à incriminer. On pouvait dès lors s’attendre à une alchimie plus audacieuse et atypique entre un auteur prestigieux et un cinéaste qui avait si brillamment réussi Coup de Torchon grâce à une distribution puissante et homogène, une intrigue vénéneuse et une réalisation originale.
Par son extrême classicisme de forme et de fond légèrement parfumé à la naphtaline auquel s’ajoute une certaine vision de "l’Amérique éternelle", Dans la Brume Electrique devrait séduire avant tout les admirateurs du cinéma de Clint Eastwood. Malgré ses qualités, les autres se demanderont sans doute : "tout ça pour ça ?".

dimanche 31 mai 2009

Eden Lake

Le cinéma de genre d'outre-Manche se porte bien, merci. Voilà un nouvel exemple qui démontre qu'avec peu de moyens, peu d'expérience – et peu d'idées, soyons justes – mais avec un talent certain, il est possible d'obtenir un film d'une redoutable efficacité. De ce côté-ci du Channel, on en peut qu’envier cette capacité à exploiter au mieux un décor familier sans tomber dans le banal et ennuyeux téléfilm singeant maladroitement la production US.

L'exploit m'avait déjà épaté avec Isolation, minuscule film irlandais qui exploitait de manière sidérante le cadre d'une ferme ordinaire, toute en bottes caoutchouc, averses et fosse à purin. The Thing chez la Veuve Couderc, oui c'est possible : avec 2 sous et un étonnant sens du cadre et de l'ambiance poisseuse, Billy O'Brien emportait le morceau haut la main dès ce premier film à l'intrigue pourtant convenue.

Avec Eden Lake, James Watkins signe lui aussi sa première réalisation - mais son troisième scénario horrifique - en illustrant le thème du Survival. En cette période où il en sort presque un par semaine, il fallait oser. D'autant que, là non plus, pas question d'aller chercher de spectaculaires mutants hydrocéphales au fin fond d’une exotique Vallée de la Mort ou ressusciter un improbable maniaque zombie affublé d’un masque. Non : rien que de la bonne vieille forêt ordinaire et des agresseurs qui pourraient être les gamins du coin.

Certes, sur la trame du jeune couple citadin fringant et sexy confronté à de jeunes autochtones vindicatifs - qui n'est pas sans rappeler notre honorable Ils national - James Watkins égrène tous les rebondissements auxquels on peut s’attendre et n'évite pas les clichés. Mais en connaisseur, il sait aussi surprendre en décalant d'un poil les conventions mille fois vues. Beaucoup d’événements arrivent plus tôt ou plus tard, des espoirs semés s’avèrent des impasses, le tout déstabilisant suffisamment le spectateur pour qu'il soit bien vite captivé par un suspens inattendu. Captivé et épouvanté aussi, tant les passages horrifiques sont effroyables même s’ils révèlent, comme toujours, de... "stupéfiantes" capacités physiques de la part des victimes.

Mais au premier rang des surprises, figure bien sûr l’identité des agresseurs. De ce choix découle la singularité de ce Eden Lake. Car ils sont si ordinaires que le film s’amuse même un temps à jeter le trouble : sont-ils les futurs bourreaux ou bien est-ce un leurre ? Contrairement à l’essentiel de la production de Survivals qui aborde rarement le point de vue de l’agresseur pour n’en faire qu’une puissante et aveugle machine à tuer, Watkins s’attache à décrire le cheminement qui conduit à l’escalade vers l’horreur : les prémices, l’élément déclencheur, mais aussi le doute chez ces tortionnaires en culottes courtes quand il s’agira de passer à l’acte. Doute que l’on retrouve même du côté des victimes qui ne savent plus toujours déterminer avec certitude quand elles sont ou non en état de légitime défense face à ces enfants sauvages dotés de téléphones portables et vélos BMX.
Le réalisateur trouve là son idée maîtresse, mais aussi la source d’un certain malaise quant à son interprétation. Certains y verront une préoccupation sociologique pointant la désintégration sociale des laissé-pour-compte de l’Angleterre néolibérale, ou bien au contraire une redoutable démagogie réactionnaire dénonçant le caractère dégénéré de "beaufs" avinés et violents potentiellement meurtriers de père en fils. Difficile de trancher en vérité tant le réalisateur brouille le message. Les victimes sont trop parfaites à tous égards pour ne pas représenter des modèles, mais les agresseurs ne sont pas non plus des miséreux entassés dans des cités délabrées. L’inattendu et épouvantable final souligne encore davantage cette ambiguïté que Watkins semble vouloir délibérément laisser à l’appréciation du spectateur.

Quoiqu’il en soit, un premier film en forme de Survival percutant, remarquablement réalisé et interprété où l’on finit par se poser des questions : voilà qui n’est pas banal.

lundi 25 mai 2009

Star Trek

11eme film de la saga spatiale la plus longue de l’histoire du cinéma et de la télévision, Star Trek ne se voit pas cette fois affublé d’un sous-titre à base de "frontière", "résurrection", "génération" ou autre éternel retour. Non, car ici on remet les compteurs à zéro pour coller un bon coup de jeune à l’univers imaginé par Gene Roddenberry en 1966. Vous me direz qu’il était temps. Il est vrai qu' à l’image de ses acteurs, la franchise cinéma n’en finissait pas de s’essouffler. Les méchantes langues diront même qu’elle était déjà à bout de souffle dès le premier film. De fait, la plupart des films sont assez poussifs, certains sont même navrants. Mais le space opera étant un genre bien rare au cinéma, la série avait su peu à peu me séduire, presque par dépit et malgré ses innombrables faiblesses. J’attendais donc ce ripolinage avec une curiosité certaine. Allait-on avoir droit enfin à un véritable film de cinéma et non plus seulement à une paresseuse et bavarde transposition des codes télévisuels sur grand écran ?

Dès le spectaculaire et percutant prologue magnifiquement enluminé par ILM et digne d'un Star Wars le ton est donné : exit les acteurs boudinés mollement accrochés à la console pour figurer un vaisseau dans la tourmente. En maîtrisant un sens du rythme jubilatoire qui révolutionne une série qui carburait jusqu'alors au ralenti, le film trouve là son meilleur atout. Non pas en rendant le montage vainement hystérique mais bien grâce à l'équilibre, sur plus de deux heures, entre l'aventure spectaculaire et les scènes dites "psychologiques", l'humour bon enfant et le mélo. Jonglant astucieusement avec les références trekkies sans nuire au spectateur novice, le film de J.J. Abrams sait même s'amuser du thème sans jamais tomber dans la parodie - le running gag du médecin et son injecteur en est sans doute le meilleur exemple.

Soutenu par une petite troupe de jeunes comédiens fort bien choisis que dominent largement les nouveaux Kirk, Spock et Tchekov, le film sait éviter les excès du jeunisme trendy que je redoutais tant : bien que parfaitement inutiles, les inévitables tracas sentimentaux sont abordés à la bonne mesure, les brushings restent discrets et, hors d’une très courte intro, pas trace de gamin ciblé vers le plus jeune public. Résumons : tout ce qui a trait à l'univers trekkien revisité, ses nouveaux personnages, leurs péripéties vertigineuses ou minuscules, est épatant.

Seulement voilà, trop concentrés sur cette délicate succession, les auteurs ont négligé l'intrigue de fond : J.J. Abrams rate le coche du scénario palpitant pour ne livrer qu'une confuse histoire de vengeance temporelle qui peine à créer une menace quelconque. Il échoue même à imposer un véritable Méchant d'envergure qui n'est ici qu'une icône outrée et creuse. Malgré la présence d'un Eric Bana qui n'a malheureusement rien à faire ou dire de bien passionnant, on finit vite par se moquer de ses motivations alambiquées pour attendre avec impatience le retour à l'écran de nos héros new-look. On regrette l’absence d’une bonne idée comme celle du V'Ger (Star Trek I) ou l’astucieuse transposition de la fin de la Guerre Froide qui fait du sixième film de la franchise le seul encore regardable aujourd’hui. Au lieu de quoi les auteurs s’obstinent à réinjecter de force des liens avec la série originale qui les conduisent à s'embourber dans un incompréhensible imbroglio spacio-temporel. C’est d’autant plus regrettable que le film pouvait très bien s’en passer.

Quitte à renouer avec les origines, il aurait été préférable de faire écho à l’audace progressiste et militante (même relative) dont Gene Roddenberry fit preuve lors de la création : équipage cosmopolite en pleine Guerre Froide, une des premières actrices Noires péniblement imposée dans un rôle principal qui sera même amenée à embrasser (sous hypnose, soit) le très pâle Capitaine Kirk : une première historique finalement bien peu réitérée depuis. Hélas, cette nouvelle mouture évacue toute velléité de ce type jusqu’à marcher parfois à contre sens : on peut coucher avec une femme verte mais l’actrice Noire sera réservée au "freak" et le commandement devient une capacité génétique. Triste signe des temps ou auteurs superficiels ? Les films précédents ayant déjà abandonné toute impertinence, il y avait là une belle occasion d'allier origines et modernité.

Au final, après un Mission Impossible III décent, J.J. Abram confirme sa capacité à maîtriser sans génie ni grande personnalité mais avec une efficacité certaine le grand écran après être devenu une star du petit (Lost, Alias). Si l’utilisation trop fréquente du très gros plan sur les visages à la manière des productions télévisées devient quelque peu indigeste en Cinémascope et si la bande originale consterne par sa pauvreté là où une moisson de thèmes forts et pérennes s’imposait, ce Star Trek nouveau est malgré tout une très agréable surprise. Les faiblesses de cet épisode de ré-introduction sont compensées par la nouveauté et l’irrésistible charme tonique que dégage le film. Mais dans la perspective d’un second épisode forcement moins axé sur la crédibilité de la filiation, espérons que les auteurs sauront faire preuve d’un peu plus d’imagination et d’audace, voire de cette profondeur censée caractériser la série. "…to boldly go where no man has gone before." Chiche ?

dimanche 26 avril 2009

Le Rêve de Cassandre

Face à ce quarante et unième film signé Woody Allen, il y a ceux qui n'y retrouvent rien de l'univers du maître, au mieux une pâle réplique bâclée de son grand succès Match Point, et ceux qui y voient une magnifique tragédie à mi-chemin entre le théâtre classique et la littérature russe, deux des sources d'inspiration fréquemment citées par l'auteur. Curieusement aucun des deux clans n'a vraiment tort et malgré des faiblesses de fond et de forme, ce Rêve de Cassandre s'avère être une bonne surprise.

Il faut admettre qu’il est bien tentant de comparer ce troisième opus made in britain du réalisateur new yorkais avec l’illustre (et pourtant surestimé) Match Point : outre le cadre londonien, il y est là encore question d'ascension sociale sur fond de meurtre crapuleux. Deux frères issus d'un milieu modeste, aux caractères différents mais très liés par de puissantes valeurs familiales sont amenés à exécuter un inconnu afin de financer des projets d'investissement pour l'un, régler une colossale dette de jeu pour l'autre. Si l'intrigue en elle-même n'est pas d'une originalité folle, tout l'intérêt vient de son traitement qui permet à l'auteur de nous présenter de façon clinique le cheminement psychologique des personnages.

D'un côté le fringant Ian (Ewan McGregor), intelligent, ambitieux, séducteur qui ne désire qu'une chose : échapper au destin tout tracé par son petit restaurateur de père. De l'autre Terry (Colin Farrell) mécanicien un peu balourd, flambeur et légèrement alcoolo sur les bords. Mais toute l'intelligence du cinéaste est d'éviter d'en faire des caricatures. Les deux personnages ont leurs faiblesses mais sont aussi et surtout de braves types, plutôt honnêtes et très attachés à leur famille. En faire un requin sans scrupule et un imbécile aviné aurait été nettement moins intéressant dans la perspective dramatique qui les attend. Car l'essentiel du film se concentre sur la mise en place des éléments qui amèneront ces gens ordinaires à commettre l'irréparable, pour ensuite être confrontés aux ravages de la culpabilité. C'est aussi ce qui les rend attachants et qui permet au spectateur de suivre et partager leurs aspirations, leurs doutes, leur détresse surtout.

L'ambition et la dette de jeu n'ont plus à faire leurs preuves comme mobile du crime au cinéma, mais Allen y ajoute un composant plus inattendu : la famille, à la fois puissant ciment qui soude cette fratrie et leurs parents malgré les apparences trompeuses de rivalité, mais aussi instrument de leur perte via ce riche oncle d'Amérique qui leur propose le macabre contrat. S’il offre la promesse d'un important soutient financier, l’oncle Howard n'oublie pas d'utiliser la fibre affective en prenant appui sur l'indéfectible amour familial qui les unit. On flaire l'escroquerie sentimentale voire financière, l'amour feint et intéressé. Pourtant, ce qui est frappant ici c'est que tous les personnages sont profondément sincères voire honnêtes jusque dans leurs choix les plus délirants. C'est bien là ce qui intéresse Woody Allen et c'est ici que le film prend sa dimension de tragédie en évacuant au passage tous les détails pratiques du simple thriller policier à rebondissements : on ne saura jamais vraiment pourquoi il faut tuer l'inconnu, peu importent la crédibilité des pistolets homemade ou l'absence totale d'enquête policière. Même les inévitables péripéties sentimentales semblent plaquées sur le drame qui se joue. Malgré les apparences, nous sommes donc loin du très classique et prévisible Match Point.

Si la réalisation relève souvent du téléfilm malgré la présence du grand Vilmos Zsigmond à l'image, le montage nerveux et la musique de Philip Glass donnent à l'ensemble l'énergie nécessaire pour suivre le destin funeste des deux malheureux frangins. Comme on pouvait s'y attendre Ewan McGregor et Colin Farrell sont impeccables et bouleversants de complémentarité. Présents à chaque instant à l’écran, ils sont le cœur du film dans tous les sens du terme. Sans leur talent pour transmettre les émotions qui les submergent face à l’indicible, le film aurait pu n’être que le froid récit d’une déchéance.

Evidemment, après Match Point et sur deux films presque consécutifs, il est permis de tiquer à une vision très bourgeoise des "petites gens" présentés comme des loosers congénitaux ou des criminels bons qu’à s’autodétruire quand il s’agit de sortir de leur condition. Même s’il s’applique ici à nuancer les comportements psychologiques en évitant de porter un jugement moral trop évident, Woody Allen ne parvient pas vraiment à atteindre cet équilibre presque magique de l’authentique cinéma britannique dit "social" qui sait être à la fois généreux et sans concessions, en un mot : humain. Une humanité qui s’accommodait sans doute mal de la dimension purement tragique développée par un cinéaste qui, après tout, n’a jamais fait autre chose qu’un cinéma bobo comme l’on dit aujourd’hui.
Mais on regrettera surtout une conclusion pour le moins abrupte, pour ne pas dire bricolée, comme si le tournage avait été brutalement interrompu. Dommage, car la finesse de l’ensemble laissait entrevoir un dénouement autrement plus complexe et intense.

lundi 1 décembre 2008

Bobby

Réunissant une flopée de stars confimées ou en devenir, Bobby imagine la vie d'une vingtaine de personnages dont le point commun sera d'être présents à l'Hôtel Ambassador lors de l'assassinat du sénateur Robert Kennedy en juin 1968. L'histoire s'étend sur quelques heures et les destins croisés se situent presque tous sur les lieux du crime : l'hôtel lui-même. Passant des cuisines au luxueux hall d'accueil, du militant de base à l'invité de prestige, de la coiffeuse à la standardiste, du retraité qui perd la tête au futurs mariés, le film brosse une série de portraits censés illustrer au mieux une époque où droits civiques, drogues, Vietnam et militantisme sont à l'ordre du jour.

Même si le procédé du film choral est aujourd'hui moins novateur et surprenant, ce type de construction éclatée impressionne toujours par sa capacité à gérer plusieurs histoires en parallèle. Par son côté "zapping", il permet aussi de palier les problèmes de rythme posés par une construction linéaire classique. L'exercice se prête bien également à l'utilisation de stars venues là faire un petit tour, parfois dans des rôles inhabituels, une manière de prendre quelques risques à moindres frais. Lorsque les auteurs sont assez inspirés pour ne pas se limiter à l'effet formel, cela donne des films magnifiques et envoûtants tels Magnolia ou Collision. Mais Emilio Estevez n'est pas Paul Thomas Anderson ni Paul Haggis et même s'il montre une belle aisance pour ce premier film, son Bobby glisse souvent vers un hors sujet quelque peu superficiel et mélodramatique.

Si le titre pouvait en effet laisser présager un propos politique assez soutenu, le scénario s'égare vite vers des histoires personnelles sentimentales qui ne présentent que peu d'intérêt. Du coup le scénario morcelé renforce une impression de feuilleton télévisé en passant ainsi d'une saynète à l' autre, où l'on apprend que Paul trompe Miriam avec Angela et que Virginia a des problèmes avec l'alcool et son mari.
Une scène permet de donner un aperçu de ce qu'aurait pu (dû ?) être le film : celle où le chef cuisinier de l'hôtel interprété par l'excellent Laurence Fishburne explique à un de ses commis révolté comment il préfère laisser aux Blancs l'impression qu'ils sont à l'origine des évolutions de la société de l'époque pourvu que le résultat soit là. C'est fort, très bien écrit, intelligent et pile dans le sujet. Dommage que le reste ne soit pas de ce niveau.

Comme s'il s'apercevait in extremis de ses égarements, Emilio Estevez revient à son sujet en ponctuant le film de documents d'archives montrant la campagne du sénateur à travers le pays. Ces intermèdes sont autant de remises sur rails de ce qui semblait être son intention première : rendre hommage à l'idéal pacifique et généreux incarné par Robert Kennedy. Si les discours sont en effet émouvants et forts bien écrits (en particulier celui qui clôt le film), on peut aujourd'hui trouver naïve cette présentation simpliste et angélique - pour ne pas dire christique - des Kennedy. On sait que la réalité des personnages était assez éloignée du mythe et des espoirs qu'ils ont suscités. Or le film ne prend jamais aucune distance et ne présente que l'image officielle qui paraît bien datée en 2007.

On suit malgré tout sans ennui les pérégrinations de ces personnages très divers en guettant avec gourmandise l'apparition de la prochaine star. Tout ce petit monde est d'ailleurs impeccable et permet de passer un bon moment. Même Sharon Stone joue sobre et juste un rôle pourtant un tantinet appuyé dans le registre "je casse mon image". Anthony Hopkins passe d'un fauteuil à un autre, Elijah Wood ouvre ses grands yeux, William H. Macy reprend son personnage de faible/fort, Helen Hunt et Martin Sheen forment un couple parfois émouvant. Outre un impressionnant Laurence Fishburne déjà évoqué, se distinguent un Shia LaBeouf décidément très doué et une Demi Moore en épave de luxe qui montre à quel point les rôles sombres lui vont à merveille.
Au final un premier film honorable bien qu'inégal, qui se perd un peu en route, mais qui parvient dans sa dernière ligne droite à joliment monter en intensité.

dimanche 23 novembre 2008

A la Croisée des Mondes : La Boussole d'Or

Dans la série "dites-moi John, quelle nouvelle série héroico-régressive à prétention littéraire pourrait-on produire à grands frais pour Noel prochain ?" voici donc l'adaptation de La Boussole d’Or, premier volet de la énième "fameuse-trilogie-vendue-à-X-millions-d'exemplaires" ici signée Philip Pullman. Je fais d'ailleurs partie des millions en question. Bien moins réussi que Harry Potter et le surprenant Stardust, mais un bon cran au-dessus des redoutables Narnia et Eragon, ce premier opus se situe en milieu de gamme de cette fantasy à la mode qui déferle depuis quelques années sur les écrans. Mais elle n’évite pas bien des défauts du genre, tant sur le plan littéraire que cinématographique.

Adapté de manière scolaire par le réalisateur Chris Weitz (qui ?), le scénario est très fidèle au roman. Ce qui n’est pas très étonnant lorsque l’on sait que Philip Pullman supervisa en grande partie la production. Malheureusement cette fidélité de principe tourne au handicap et n’évite pas le problème des adaptations copieuses où l’on souhaite tout mettre, tout dire, tout expliquer au prix d’un grand carambolage d’images et de concepts d’autant moins clairs qu’ils ne le sont pas toujours non plus dans le livre. C'est peut-être d’ailleurs là l'une des raisons majeures de son échec commercial aux Etats-Unis, même si le film fit une très belle carrière internationale. Pourtant cette Croisée des Mondes peut se prévaloir de bien des qualités qui font cruellement défaut à certains de ses navrants concurrents à succès.

On y retrouve cet univers original et foisonnant qui s’écarte enfin de la sempiternelle imagerie moyenâgeuse pour flirter notamment avec le steampunk, ces Daemons qui sont les doubles animaux de chaque individu, le spectaculaire peuple des ours qui donnera lieu à la scène la plus intense du film et bien sûr un propos qui se situe plutôt du côté de la subversion vis-à-vis d’un ordre religieux qui entend gouverner sans partage sur les esprits. Mais c’est là aussi une autre critique de fond que l’on peut faire au film : par manque de courage ou soucis de conformisme, le despotique et obscurantiste Magistérium n’est ici jamais nommé "Eglise". D’ailleurs presque toutes les notions religieuses sont éludées alors qu’il s’agissait là de la partie la plus audacieuse (la seule ?) de l’œuvre de Pullman. A quoi bon se targuer de fidélité à l’auteur si l’on transige finalement sur son idée maîtresse.
Certes, la très belle direction artistique tente de palier cette vague auto-censure à coup de "costumes-qui-évoquent" et de décors tournant autour du pot, mais le compte n’y est pas tout à fait. Il subsiste heureusement quelques bribes d’un discours inhabituel dans ce genre de littérature jeunesse souvent bien conservatrice voire tristement réactionnaire. Ici s’affrontent donc en filigrane la connaissance et la croyance, le libre-arbitre et la soumission à l’ordre millénaire. Mais comme dans l’œuvre originale, toute cette bonne volonté est nuancée par les poncifs habituels : des personnages principaux forcement aristocrates, les autres se réduisant peu ou prou à des serviteurs transis de respect, ou bien cette manière effrayante de glorifier l’esprit guerrier sous le cache-sexe de l’honneur. Il est au passage parfaitement navrant que notre époque propose encore à la jeunesse de se former l’esprit sur de tels de principes rétrogrades au nom d’une supposée tradition narrative.

Au sommet d’une distribution de luxe culmine Nicole Kidman dont Pullman dit qu’il en rêvait dès l’écriture du roman. Vu que le personnage original est une ténébreuse brune aux yeux noirs, on n’est pas obligé de le croire, mais peu importe car l’actrice incarne fort bien cette Grande Méchante séduisante et onctueuse à souhait. Si Ian McKellen est bien présent par la voix de l’ours Ionik Byrnison, l'excellente Kathy Bates doit se contenter de trois phrases prononcées par un lapin, tandis que l’on n’apercevra Christopher Lee qu’assis à une table face à un Derek Jacobi à peine plus présent. Quant à Kristin Scott Thomas, je la cherche encore.
La gamine figurant la jeune héroïne Lyra s’en tire honorablement. Il faut reconnaître aux auteurs une saine volonté d’éviter l’adorable-poupée-blonde-aux-yeux-bleus que l’on pouvait redouter, en choisissant une Dakota Blue Richards au physique assez inhabituel (jusqu’à ces drôles de petites dents marron gasp). Évidemment le personnage lui-même n’échappe pas à l'invraisemblance de ce type de littérature où le gamin de service se doit d’être à la fois un messie, un stratège digne de Jules César et un combattant de première classe, le tout à l’âge de 11 ans.

Mais ne boudons pas notre plaisir car malgré ses faiblesses le film reste un très joli spectacle richement décoré et sans aucun temps mort, soutenu par une puissante musique d’Alexandre Desplat qui donne à une intrigue honorable le souffle de la grande aventure. Il est d’ailleurs regrettable que son échec commercial relatif rende peu probable le développement ultérieur de certaines idées à peine esquissées mais qui promettaient de donner une maturité salutaire à un genre qui en a tellement besoin.

samedi 18 octobre 2008

Parlez-Moi de la Pluie

Réputée réaliste et pertinente, notre production hexagonale dite « d’auteur » n’est trop souvent qu’une représentation bourgeoise, convenue et étriquée de notre société. Pour paraphraser le François Truffaut de 1953, le cinéma français s’applique aujourd’hui encore à montrer la vie essentiellement telle qu'on la voit d'un quatrième étage de Saint-Germain-des-Prés. Bohème ou non, petite ou grande, cette bourgeoisie-là tient et inspire toujours ce cinéma où les considérations matérielles et la diversité sociale brillent le plus souvent par leur absence.

Par ses scénarios et réalisations le tandem Agnès Jaoui/Jean-Pierre Bacri avait montré une volonté de se démarquer de cette cécité sélective chronique sans prendre une pose trop ostensiblement sociale ou psy, ni prétendre appartenir à un milieu autre que le leur. Le couple avait su trouver peu à peu un équilibre entre un cinéma grand public flirtant avec la comédie et un propos fort, personnel et militant en abordant des thèmes comme le complexe face à la culture, l’acceptation de soi et des autres, l’éducation injuste, les petites hiérarchies familiales ou professionnelles et bien sûr le rapport à l’argent et au statut social. Avec en point d’orgue Le Goût des Autres, énorme succès qui parvenait avec finesse et beaucoup d’humanité à taper douloureusement juste en pointant un certain racisme social ordinaire.

La présence de Jamel Debbouze dès la genèse de ce Parlez-moi de la Pluie laissait espérer de nouvelles pistes d’observation de la société française contemporaine. Malheureusement, à l’instar de Comme une Image, ce nouvel essai est décevant sur le fond. Si les dialogues et surtout l’interprétation frôlent la perfection, en particulier dans les scènes de comédie intime, le propos reste lui superficiel voire simpliste. On sent bien que l’ambition et les idées sont là, mais qu’elles sont justes survolées, comme édulcorées au profit d’une ambiance légère, tout au plus teintée de nostalgie et de vagues regrets vite oubliés. A tel point que les rares moments où le discours devient plus frontal semblent déplacés, comme forcés, tel le monologue - pourtant pertinent - du personnage interprété par Jamel Debbouze évoquant le regard porté sur les immigrés et leur descendance. Passage d’autant plus perturbant que quelques minutes plus tôt le film n’hésitait pas à présenter une vision caricaturale, presque choquante, des paysans sans doute pour le plaisir de faire rire à peu de frais. L’improbable happy-end renforce cette impression de légèreté au goût de démission. Parlez-moi de la Pluie reste malgré tout un très bon moment souvent drôle, parfois émouvant, avec quelques scènes magiques grâce au talent des comédiens. Bref, un bon film français… comme les autres.