lundi 15 septembre 2008

Gomorra

Tiré du best seller de Roberto Saviano, le film de Matteo Garrone surprend là où on ne l’attendait pas. Si l’on pouvait imaginer une sorte de documentaire vaguement scénarisé dont la forme importerait peu au profit d’un flot de révélations inédites sur les agissements de la célèbre Camorra, on se trouve en fait face à un vrai grand film de cinéaste qui reste presque dans "l’anecdotique" côté information pure. Et c’est là toute sa force.

Qui peut encore faire semblant d’être surpris aujourd’hui par des jeunes fous qui se rêvent caïd à la place du caïd, de la contrefaçon de produits de luxe, du trafic d’armes et de drogue, des règlements de comptes meurtriers et même des déchets toxiques ensevelis n’importe où ? Si le film s’était contenté de décrire froidement les faits, il aurait intéressé mais n’aurait pas bouleversé à ce point. Or Matteo Garrone tient à nous montrer avant tout le destin parfois croisé d’une poignée de personnages bourreaux et victimes à des degrés divers dans une organisation criminelle omniprésente et décrite dans ce qu’elle a de plus ordinaire, de plus bêtement cruelle et corruptrice au quotidien. Ici pas de folklore mafieux à coup d’anti-héros flamboyants au code de l’honneur inflexible, pas de roulades au ralenti un pistolet dans chaque main, pas de parrain classieux et de grandes tirades sur le pouvoir. Le cinéaste nous rappelle qu’une mafia, qu’elle soit napolitaine ou non est conduite par de sombres crapules sans scrupules ni principes qui se nourrissent de la misère et de la peur d’une myriade de petites gens démunis dans le sens le plus large du terme. A la merci d’une aumône hebdomadaire ou d’une balle dans la tête, tout ce petit peuple est sommé de se positionner dès le plus jeune âge par rapport à une organisation en état de siège permanent contre les monstres qu’elle génère en son sein. Ses valeurs reposent sur ce qu’une société humaine peut produire de plus méprisable et désespérée ; le résultat ne peut-être qu’à son image : un enfer.

Le réalisateur s’attache donc à suivre quelques uns des acteurs de la tragédie permanente qui se joue dans un décor d’apocalypse en privilégiant résolument l’humain sur le récit circonstancié grâce à des comédiens hors normes et une mise en scène faussement simple. Filmé en cinémascope comme pour signaler d’entrée qu’il ne prétend pas au statut de documentaire, Matteo Garrone nous raconte ces histoires personnelles presque intimes en les débarrassant de presque tout aspect spectaculaire ou romanesque mais sans jamais négliger le cadre, le rythme ou l’émotion. Du coup le film se libère de son aspect didactique spécifiquement lié à une région pour tendre à l’universalité.
En nous montrant un monde où l’Etat, la loi et donc la démocratie n’existent pas, où la police n’intervient que fugitivement au gré d’une rafle ou pour constater une exécution, où les enfants sont partout sauf à l’école le cinéaste offre évidemment aussi une œuvre politique puissante. Dans ce registre la scène la plus significative et peut-être aussi une des plus discrète du film montre cette femme mandatée par un couturier de luxe venant vendre aux enchères l’exécution des modèles à des ateliers clandestins pour obtenir le plus bas prix de fabrication. L’image est violente et le symbole fort puisqu’il donne à voir comment notre système mondialisé s’accommode très bien de ces organisations criminelles basées sur la misère, quand il ne prend pas tout simplement modèle sur son fonctionnement au nom de la concurrence et du plus bas coût. L’épisode du traitement des déchets se situe dans la même perspective dans sa façon d’acheter à prix discount une bonne conscience écologique qui se paie au bout du compte en vies humaines. Inutile donc de dénoncer un politicien véreux en particulier puisque c’est le système tout entier qui se prête complaisamment à ce jeu meurtrier mais lucratif, du plus petit artisanat local jusqu’à la finance internationale.

A n’en pas douter cette Gomorra là pourrait parfaitement se situer dans n’importe quelle région du monde, les mécanismes humains et économiques qui la génère et la régisse en seraient les mêmes. Et c’est bien parce que le film dépasse largement le cas particulier de la Campanie et nous rappelle aussi cette réalité d’aujourd’hui que l’on sort de la salle sonné. Sonné et peut-être inquiet aussi pour notre propre avenir dans un monde où lorsque l’Etat de droit recule, c’est toujours au profit de la loi de la jungle.

9 commentaires:

Phllox a dit…

Ah, je note donc. Merci

Zoyd a dit…

Si le film est aussi réussi que le bouquin, ça promet une grande claque...

dasola a dit…

Pour répondre à zoyd, le livre est un complément au livre. Le réalisateur s'est attaché à quelques personnages emblématique. Le fin du film est terrible avec ces corps transportés comme de simples ordures. C'est presque un film documentaire parce les acteurs sont inconnus et c'est très bien. Garrone fait dans le néo réalisme des années 50. Un film que l'on n'oublie pas. Merci pour les commentaires sur mon blog.

Shin a dit…

Bonjour Robby,

Miracle, j'ai réussi à comprendre le fonctionnement de l'interface !

Bref, j'avoue ne pas avoir été voir ce film à cause de son affiche qui me tentait pas du tout. Mais depuis, j'en entends beaucoup de bien et je le regrette... J'essaierai de me rattraper à la sortie du DVD.

Amicalement,

Shin.

RobbyMovies a dit…

Bravo Shin ! J'ai hâte de te lire !
J'avoue que je suis allé voir Gomorra un peu "par surprise" car je redoutais beaucoup le côté faux documentaire filmé n'importe comment. Heureusement ce n'est pas le cas.

Nicolas a dit…

Très bel article sur un film dont j'ai entendu et lu beaucoup de bien mais que je n'ai toujours pas réussi à aller voir... pourtant le sujet m'intéresse particulièrement!

SysTooL

RobbyMovies a dit…

Merci SysTool.
Oui je crois que beaucoup de gens sont dans ce cas. Il n'est jamais trop tard...
Robby.

Phllox a dit…

Finalement je l'ai vu il y a peu. On prend en effet une claque pour bien des raisons - un film efficace / sans frime: cette histoire pourrait en effet se dérouler un peu partout.

A le voir j'ai repensé à mon adolescence passée dans l'Oise et particulièrement ma scolarité dans le "quartier des usines" à Creil où une faune de "petites frappes" tentait de dominer ce triste quartier (des loosers qui ressemblent bien aux protagonistes du film). La violence y était quasi quotidienne (heureusement "de mon temps" on ne se battait qu'à coup de chaine à vélo), théatre de l'affrontement entre bandes venues du "plateau", plateau que l'on appelait aussi "Chicago". J'y suis retourné depuis peu - c'est devenu une espèce de no-man's land maintenant. J'ignore réellemnt s'il s'agit d'un territoire de non-droit, mais ça y ressemble.

Des années passées à l'école de la vie en somme. Et ce film m'y fait penser quelque part.

RobbyMovies a dit…

Oui les mêmes paramètres donnent les mêmes résultats...
Ce genre de film est là pour nous rappeler ce qui se passe lorsqu'un Etat ne remplit plus ses obligations et participe à l'autodestruction d'une société qu'il est censé organiser et protéger.