vendredi 26 juin 2009

Dreamcatcher

A la vision de cette énième adaptation d'un roman de Stephen King une idée vient immédiatement à l'esprit : comment l’association d'autant de talents confirmés peut conduire à une telle catastrophe ? A ce stade la chose relève presque de l'énigme surnaturelle. Car Dreamcatcher n'est pas un film banalement raté comme il en existe tant mais relève plutôt de l'accident industriel grave qui mérite de s'y attarder un instant.

Lawrence Kasdan à la réalisation et le multi-oscarisé William Goldman au scénario écartaient pourtant d'emblée la possibilité d'un échec majeur. Le premier s'est brillamment illustré tant au niveau scénario (L’Empire Contre-Attaque, les Aventuriers de l’Arche Perdue, Silverado…) que réalisation (La Fièvre au Corps, Grand Canyon, Les Copains d’Abord…) tandis que le second peut se prévaloir d'une des plus prestigieuses collections de scénarii du cinéma (Les Hommes du Président, Marathon Man, Princess Bride…) parmi laquelle figure même l'excellent Misery d'après déjà Stephen King. Un budget de superproduction et la participation d'acteurs de qualité complétaient le tableau et laissaient ainsi présager une entreprise sérieuse à l'image d'autres adaptations de l'auteur produites également par la firme Castle Rock (La Ligne Verte, Les Evadés, Dolores Claiborne...).

N'ayant pas lu le roman d'origine, il m'est difficile d'estimer ce qui relève de l'adaptation ou de l'idée originale. Mais peu importe : des mots ont bien été couchés sur papier pour décrire les situations décrites dans un film que des gens ont trouvé judicieux de produire. Et là on ne peut que douter de la santé mentale des décideurs.

Car enfin, comment des producteurs peuvent-ils décemment miser 78 millions de $ (!!!) en lisant cette hallucinante et chaotique compilation de thèmes rabâchés par l'auteur, un salmigondis où se téléscopent entre autres des-amis-d’enfance-se-retrouvant-adultes-pour-affronter-une-force-maléfique, un bestiaire extra-terrestre incohérent, une menace planétaire, une mission secrète de l'Armée, des télépathes, des "spores" empoisonnées et même une obscure guerre intergalactique qu'il nous faut deviner ? Comment peut-on envisager de filmer sans hurler au fou une longue scène aussi incongrue que ce malheureux "possédé" qui gonfle ici ou là, rote et pète grassement avant d’aller expulser un parasite étron dans les toilettes comme dans n’importe quel sous-produit de David DeCoteau ? Comment imaginer Mr Kasdan expliquant doctement à l’ingénieur du son qu'il faudrait que le bruit de pet soit plus prononcé pour produire l'angoisse recherchée ? Comment peut-on coller de tels affolants sourcils postiches à Morgan Freeman sans exploser de rire au premier test ? D’autant que son personnage de vieux Général caricatural passe son temps à débiter des déclarations sentencieuses et imagées sur le thème "on a des couilles". Sans parler d'un improbable final farci aux transformations saugrenues et dialogues tordants.

Enfin, comment Stephen King lui-même put-il qualifier le résultat de "premier film d'horreur et de suspense pleinement satisfaisant qu'un de mes livres ait inspiré au cours de quinze dernières années" ? Il faut reconnaître que le maître n’est pas forcement le meilleur juge en la matière, lui qui réalisa la pire adaptation de son œuvre avec le calamiteux Maximum Overdrive. Toutes ces questions restent sans réponses et même si la lumière de John Seale participe à la réussite de quelques jolis passages, Dreamcatcher demeure un supermega Z de Major, sommet de l'incongruité enveloppée dans une forme grand luxe, méritant sa place dans la Zone Fantôme du cinéma aux côté de Battlefied Earth, Waterworld et Catwoman.

lundi 22 juin 2009

Dans la Brume Electrique

28 ans après son percutant Coup de Torchon adapté du romancier Jim Thompson, pape du polar US, l’américanophile Bertrand Tavernier se penche sur un autre de ses auteurs fétiches : James Lee Burke. Il abandonne cette fois le principe de la transposition qui voyait Coup de Torchon se dérouler en Afrique pour réaliser une adaptation géographiquement très pointilleuse. Nous sommes ici sur les lieux même de l'intrigue originale : New Iberia, Louisiane. Casting hollywoodien et équipe américaine au service d'une production française, Dans la Brume Electrique est un film hors normes dans la carrière du cinéaste. S’il réalise enfin l’un de ses rêves en tournant sa première fiction aux Etats-Unis, il peine à réitérer son exploit de 1981.

L'ambiance est donc celle de la poisseuse et pesante Louisiane éternellement gangrenée par les démons du racisme ordinaire et une pauvreté partout affleurante. C’est dans une mise en image sensible et intelligente que Bertrand Tavernier montre ici le meilleur de son talent. En évitant les clichés spectaculaires ou les effets à la mode pour miser sur une réalisation fluide et classique, il permet au spectateur de s’immerger dans ce cadre moite et figé dans son Histoire qui convient si bien au roman noir. Soutenue par une brillante bande originale signée Marco Beltrami et une très belle lumière de Bruno De Keyser, l’atmosphère de la Louisiane a rarement été aussi vivante à l’écran.

L’autre réussite du film est un personnage. Celui de Dave Robicheaux, flic, (ex) alcoolique et dépressif incarné par un Tommy Lee Jones remarquable de sobriété et justesse. Là aussi nous sont épargnés les clichés du flic looser et solitaire au profit d’un vibrant portrait nuancé et humain. Alternant les moments de détresse et les accès de violence, le quotidien du père de famille et les errances du flic hanté par le passé - au propre comme au figuré -, le film tout entier existe par son regard. Face à lui, le reste de la distribution fait office de figuration, y compris un John Goodman poussif et guère convaincant dans le registre du bad guy.

Mais ainsi concentré sur l’atmosphère et le personnage principal, Bertrand Tavernier semble surtout négliger l'intrigue. Ou plutôt, selon que l'on soit fan hardcore ou non du genre, on trouvera que cette histoire de tueur en série mâtinée de vieux crime raciste sur fond de mafia locale est un pur classique du polar américain ou bien une énième resucée qui ronronne du début à la fin. Tout y est désespérément prévisible, tant au niveau de "l’énigme" que des rebondissements. On relie entre eux les éléments de l'enquête bien avant le héros et ce en dépit même de quelques légèretés narratives. Y ajouter de vagues évocations politiques liées aux conséquences de l'ouragan Katrina n'y change rien : sans produire un véritable ennui, le film peine à captiver.

Bertrand Tavernier a su éviter bien des faiblesses de forme malgré les soucis rencontrés lors du tournage (Tommy Lee Jones retors, incompatibilité avec le monteur et l’un des producteurs, solitude du réalisateur expatrié, production onéreuse…). Mais une telle déficience du scénario est difficile à accepter dans le cadre d’un projet entièrement voulu et porté par le réalisateur avec le soutien de James Lee Burke à l’écriture. Ici point de vilain Grand Studio castrateur à incriminer. On pouvait dès lors s’attendre à une alchimie plus audacieuse et atypique entre un auteur prestigieux et un cinéaste qui avait si brillamment réussi Coup de Torchon grâce à une distribution puissante et homogène, une intrigue vénéneuse et une réalisation originale.
Par son extrême classicisme de forme et de fond légèrement parfumé à la naphtaline auquel s’ajoute une certaine vision de "l’Amérique éternelle", Dans la Brume Electrique devrait séduire avant tout les admirateurs du cinéma de Clint Eastwood. Malgré ses qualités, les autres se demanderont sans doute : "tout ça pour ça ?".

mardi 9 juin 2009

Planète Interdite

Pour cette 50e chronique il était temps de rendre enfin hommage au film qui inspira son nom à ce blog et bien davantage encore. L’exercice n’est pas simple tant le film de Fred Mc Leod Wilcox fut disséqué, décrypté, interprété, célébré depuis sa sortie sur les écrans voilà 53 ans. Oui, Planète Interdite c’est un peu le Citizen Kane de la science-fiction, le Autant En Emporte le Vent du space opera, bref : un monument du cinéma.

La science-fiction à l’écran ne fut longtemps qu’un genre mineur, sérial de pacotille ou éternelle série B fauchée, bâclée et vouée aux doubles programmes. Si les années 50 marquèrent un véritable tournant grâce à des œuvres telles que Le Jour où la Terre S’arrêta, l’Invasion de Profanateurs ou La Chose d’un Autre Monde, c’est encore souvent au travers de films modestes se situant essentiellement dans un contexte contemporain faisant écho à la Guerre Froide qui fait rage à l’époque. Même Les Survivants de l’Infini, dont le final spectaculaire se déroule sur la planète Metaluna, traite encore de savants abusés par l’ennemi. Suivez mon regard...

La MGM, qui voit tous les succès du genre lui passer sous le nez, décide de frapper un grand coup en regardant plus loin que ses concurrents, sur le fond comme sur la forme. En s’inspirant de La Tempête de Shakespeare et en y ajoutant une dose de psychanalyse jungienne - option rare et provocante à l’époque - le tout transposé très loin de la Terre sur la lointaine et mystérieuse planète Altaïr IV, le film tient résolument à se démarquer de ses prédécesseurs : introspection et voyage intergalactique, lointain futur et tourments éternels propulsent ainsi Planète Interdite vers un classicisme universel et intemporel dès sa conception.

Si la réalisation est confiée à un cinéaste maison sans grand caractère - usage fréquent pour ne pas dire incontournable à l’époque - c’est pour garder un contrôle rigoureux sur ce qui est avant tout un film du scénariste Cyril Hume et de ses producteurs. Le budget imposant souligne cette volonté d’illustrer au mieux les ambitions des auteurs : direction artistique magistrale, première utilisation du CinémaScope et du flamboyant Eastmancolor sur un film de ce type, crème des spécialistes des effets spéciaux empruntée aux prestigieux Studios Disney. Quant à la musique, elle est confiée aux très avant-gardistes Louis et Bebe Barron qui concoctent en 3 mois dans leur studio de Greenwich Village, et après avoir construit leurs propres instruments, une étourdissante partition électronique. Sans oublier bien sûr le soin sans précédent apporté à la réalisation du personnage de Robby le Robot qui achève de donner à Planète Interdite son statut de film culte.

Audace artistique, ambition, moyens appropriés : le cocktail magique fait des miracles. Lors des projections test, l’impact est tel que rien n’est modifié pour la sortie du film. La MGM tient la pépite qu’elle a mis tant de soin à concevoir. Mais comment prévoir la résonance infinie que le film allait produire sur plusieurs générations de spectateurs ? Malgré un succès mitigé qui peine à rembourser le budget de production, Planète Interdite devient immédiatement une œuvre de référence qui change à jamais le cinéma de science fiction.

En 2006 j’ai eu l’immense plaisir de redécouvrir le film sur grand écran dans une copie neuve.
Si la surprise n’était plus de mise, l’émerveillement fut au rendez-vous tant les couleurs et les qualités esthétiques conservent toutes leurs richesses 50 ans après. Bien sûr l’inévitable idylle entre le fringant capitaine et la fille du professeur toute en minijupe et coiffure pimpante prête à sourire, tout comme les moments de comédie imposées par la MGM semblent souvent déplacés et puérils. Mais comment ne pas être ébloui aujourd’hui encore par cette intrigue d’une incomparable maturité se déroulant au sein d’une étrange civilisation mystérieusement disparue à son apogée, ces Krells dont on ne peut deviner l’apparence que par la forme des portes ? Ou bien ces effrayantes empreintes laissées par une insaisissable créature invisible qui parcourt la planète en semant la mort sur son passage, les décors vertigineux des cités enfouies, le twist final et la spectaculaire confrontation avec le monstre de l’Id… Et puis cette entêtante musique électronique qui joue un rôle décisif dans l’atmosphère unique du film, une audace que sanctionnèrent les syndicats hollywoodiens en refusant aux Barron le crédit de musique au profit des termes "electronic tonalities".

Revoir le film dans son état d’origine permet de mieux saisir encore ses innombrables qualités qui inspirèrent tant de créateurs. Le plus connu d’entre eux est évidemment Gene Roddenberry qui 10 ans plus tard imagina la saga Star Trek en reprenant nombre d’éléments du film : équipage, époque, téléportation et même le numéro d’immatriculation du célèbre Enterprise qui est une référence directe à l’heure où la soucoupe de Planète Interdite entre en orbite d’Altaïr IV : 17:01. Comment ne pas penser aussi au ton très "butler" de Robby dont le distingué C-3PO de Star Wars fait écho, ou aux puits insondables de l'Etoile Noire, répliques presque parfaites de l'univers Krell ? L’on ne compte plus les oeuvres dont le point de départ est un équipage lancé à la recherche d’une expédition disparue aux confins de l’univers. Certains analystes évoquent même une filiation avec le 2001 de Kubrick qui lui aussi osa allier grand spectacle cosmique et questionnement introspectif.

Mais au fond peu importe. L’impact de Planète Interdite sur l’imaginaire collectif reste immense et continuera d’émerveiller des générations de nouveaux spectateurs et de cinéphiles. Car outre une beauté formelle exceptionnelle qui peut paraître datée à certains, la grande force de Planète Interdite réside dans les thèmes abordés, sa faculté à évoquer la part d’ombre de chacun bien au-delà de l’âge, de la nationalité ou du contexte historique. Au même titre que les contes traditionnels, le film échappe par là même au simple goût du kitsch ou aux propagandes de circonstance pour s’adresser directement au cœur et à l’esprit. Un chef-d’oeuvre ? En tous cas, ça y ressemble terriblement.

dimanche 31 mai 2009

Eden Lake

Le cinéma de genre d'outre-Manche se porte bien, merci. Voilà un nouvel exemple qui démontre qu'avec peu de moyens, peu d'expérience – et peu d'idées, soyons justes – mais avec un talent certain, il est possible d'obtenir un film d'une redoutable efficacité. De ce côté-ci du Channel, on en peut qu’envier cette capacité à exploiter au mieux un décor familier sans tomber dans le banal et ennuyeux téléfilm singeant maladroitement la production US.

L'exploit m'avait déjà épaté avec Isolation, minuscule film irlandais qui exploitait de manière sidérante le cadre d'une ferme ordinaire, toute en bottes caoutchouc, averses et fosse à purin. The Thing chez la Veuve Couderc, oui c'est possible : avec 2 sous et un étonnant sens du cadre et de l'ambiance poisseuse, Billy O'Brien emportait le morceau haut la main dès ce premier film à l'intrigue pourtant convenue.

Avec Eden Lake, James Watkins signe lui aussi sa première réalisation - mais son troisième scénario horrifique - en illustrant le thème du Survival. En cette période où il en sort presque un par semaine, il fallait oser. D'autant que, là non plus, pas question d'aller chercher de spectaculaires mutants hydrocéphales au fin fond d’une exotique Vallée de la Mort ou ressusciter un improbable maniaque zombie affublé d’un masque. Non : rien que de la bonne vieille forêt ordinaire et des agresseurs qui pourraient être les gamins du coin.

Certes, sur la trame du jeune couple citadin fringant et sexy confronté à de jeunes autochtones vindicatifs - qui n'est pas sans rappeler notre honorable Ils national - James Watkins égrène tous les rebondissements auxquels on peut s’attendre et n'évite pas les clichés. Mais en connaisseur, il sait aussi surprendre en décalant d'un poil les conventions mille fois vues. Beaucoup d’événements arrivent plus tôt ou plus tard, des espoirs semés s’avèrent des impasses, le tout déstabilisant suffisamment le spectateur pour qu'il soit bien vite captivé par un suspens inattendu. Captivé et épouvanté aussi, tant les passages horrifiques sont effroyables même s’ils révèlent, comme toujours, de... "stupéfiantes" capacités physiques de la part des victimes.

Mais au premier rang des surprises, figure bien sûr l’identité des agresseurs. De ce choix découle la singularité de ce Eden Lake. Car ils sont si ordinaires que le film s’amuse même un temps à jeter le trouble : sont-ils les futurs bourreaux ou bien est-ce un leurre ? Contrairement à l’essentiel de la production de Survivals qui aborde rarement le point de vue de l’agresseur pour n’en faire qu’une puissante et aveugle machine à tuer, Watkins s’attache à décrire le cheminement qui conduit à l’escalade vers l’horreur : les prémices, l’élément déclencheur, mais aussi le doute chez ces tortionnaires en culottes courtes quand il s’agira de passer à l’acte. Doute que l’on retrouve même du côté des victimes qui ne savent plus toujours déterminer avec certitude quand elles sont ou non en état de légitime défense face à ces enfants sauvages dotés de téléphones portables et vélos BMX.
Le réalisateur trouve là son idée maîtresse, mais aussi la source d’un certain malaise quant à son interprétation. Certains y verront une préoccupation sociologique pointant la désintégration sociale des laissé-pour-compte de l’Angleterre néolibérale, ou bien au contraire une redoutable démagogie réactionnaire dénonçant le caractère dégénéré de "beaufs" avinés et violents potentiellement meurtriers de père en fils. Difficile de trancher en vérité tant le réalisateur brouille le message. Les victimes sont trop parfaites à tous égards pour ne pas représenter des modèles, mais les agresseurs ne sont pas non plus des miséreux entassés dans des cités délabrées. L’inattendu et épouvantable final souligne encore davantage cette ambiguïté que Watkins semble vouloir délibérément laisser à l’appréciation du spectateur.

Quoiqu’il en soit, un premier film en forme de Survival percutant, remarquablement réalisé et interprété où l’on finit par se poser des questions : voilà qui n’est pas banal.

lundi 25 mai 2009

Star Trek

11eme film de la saga spatiale la plus longue de l’histoire du cinéma et de la télévision, Star Trek ne se voit pas cette fois affublé d’un sous-titre à base de "frontière", "résurrection", "génération" ou autre éternel retour. Non, car ici on remet les compteurs à zéro pour coller un bon coup de jeune à l’univers imaginé par Gene Roddenberry en 1966. Vous me direz qu’il était temps. Il est vrai qu' à l’image de ses acteurs, la franchise cinéma n’en finissait pas de s’essouffler. Les méchantes langues diront même qu’elle était déjà à bout de souffle dès le premier film. De fait, la plupart des films sont assez poussifs, certains sont même navrants. Mais le space opera étant un genre bien rare au cinéma, la série avait su peu à peu me séduire, presque par dépit et malgré ses innombrables faiblesses. J’attendais donc ce ripolinage avec une curiosité certaine. Allait-on avoir droit enfin à un véritable film de cinéma et non plus seulement à une paresseuse et bavarde transposition des codes télévisuels sur grand écran ?

Dès le spectaculaire et percutant prologue magnifiquement enluminé par ILM et digne d'un Star Wars le ton est donné : exit les acteurs boudinés mollement accrochés à la console pour figurer un vaisseau dans la tourmente. En maîtrisant un sens du rythme jubilatoire qui révolutionne une série qui carburait jusqu'alors au ralenti, le film trouve là son meilleur atout. Non pas en rendant le montage vainement hystérique mais bien grâce à l'équilibre, sur plus de deux heures, entre l'aventure spectaculaire et les scènes dites "psychologiques", l'humour bon enfant et le mélo. Jonglant astucieusement avec les références trekkies sans nuire au spectateur novice, le film de J.J. Abrams sait même s'amuser du thème sans jamais tomber dans la parodie - le running gag du médecin et son injecteur en est sans doute le meilleur exemple.

Soutenu par une petite troupe de jeunes comédiens fort bien choisis que dominent largement les nouveaux Kirk, Spock et Tchekov, le film sait éviter les excès du jeunisme trendy que je redoutais tant : bien que parfaitement inutiles, les inévitables tracas sentimentaux sont abordés à la bonne mesure, les brushings restent discrets et, hors d’une très courte intro, pas trace d’insupportable moutard ciblé vers le plus jeune public. Résumons : tout ce qui a trait à l'univers trekkien revisité, ses nouveaux personnages, leurs péripéties vertigineuses ou minuscules, est épatant.

Seulement voilà, trop concentrés sur cette délicate succession, les auteurs ont négligé l'intrigue de fond : J.J. Abrams rate le coche du scénario palpitant pour ne livrer qu'une confuse histoire de vengeance temporelle qui peine à créer une menace quelconque. Il échoue même à imposer un véritable Méchant d'envergure qui n'est ici qu'une icône outrée et creuse. Malgré la présence d'un Eric Bana qui n'a malheureusement rien à faire ou dire de bien passionnant, on finit vite par se moquer de ses motivations alambiquées pour attendre avec impatience le retour à l'écran de nos héros new-look. On regrette l’absence d’une bonne idée comme celle du V'Ger (Star Trek I) ou l’astucieuse transposition de la fin de la Guerre Froide qui fait du sixième film de la franchise le seul encore regardable aujourd’hui. Au lieu de quoi les auteurs s’obstinent à réinjecter de force des liens avec la série originale qui les conduisent à s'embourber dans un incompréhensible imbroglio spacio-temporel. C’est d’autant plus regrettable que le film pouvait très bien s’en passer.

Quitte à renouer avec les origines, il aurait été préférable de faire écho à l’audace progressiste et militante (même relative) dont Gene Roddenberry fit preuve lors de la création : équipage cosmopolite en pleine Guerre Froide, une des premières actrices Noires péniblement imposée dans un rôle principal qui sera même amenée à embrasser (sous hypnose, soit) le très pâle Capitaine Kirk : une première historique finalement bien peu réitérée depuis. Hélas, cette nouvelle mouture évacue toute velléité de ce type jusqu’à marcher parfois à contre sens : on peut coucher avec une femme verte mais l’actrice Noire sera réservée au "freak" et le commandement devient une capacité génétique. Triste signe des temps ou auteurs superficiels ? Les films précédents ayant déjà abandonné toute impertinence, il y avait là une belle occasion d'allier origines et modernité.

Au final, après un Mission Impossible III décent, J.J. Abram confirme sa capacité à maîtriser sans génie ni grande personnalité mais avec une efficacité certaine le grand écran après être devenu une star du petit (Lost, Alias). Si l’utilisation trop fréquente du très gros plan sur les visages à la manière des productions télévisées devient quelque peu indigeste en Cinémascope et si la bande originale consterne par sa pauvreté là où une moisson de thèmes forts et pérennes s’imposait, ce Star Trek nouveau est malgré tout une très agréable surprise. Les faiblesses de cet épisode de ré-introduction sont compensées par la nouveauté et l’irrésistible charme tonique que dégage le film. Mais dans la perspective d’un second épisode forcement moins axé sur la crédibilité de la filiation, espérons que les auteurs sauront faire preuve d’un peu plus d’imagination et d’audace, voire de cette profondeur censée caractériser la série. "…to boldly go where no man has gone before." Chiche ?

mardi 19 mai 2009

Quantum of Solace

Badaboum revoilà Bond, James Bond. Ou James Bourne devrait-on dire tellement la franchise newlook s’évertue à coller au pantalon du héros de Ludlum porté à l’écran par Doug Liman et Paul Greengrass (la Mémoire/Mort/Vengeance dans la Peau). Et pas pour le meilleur : montage inutilement épileptique, héros en bois, un ton sérieux et pontifiant qui ici frise souvent le comique involontaire et évidemment - label Bond oblige - une histoire confuse et indigente cette fois arrosée à l’écolo-humanitaire d’opérette. Oui, ce volet est plus médiocre encore que le précédent.

Si Casino Royale version 2006 présentait l’avantage de la nouveauté, pouvait s’enorgueillir d’une vertigineuse scène d’ouverture et de quelques climax décents, Quantum of Solace s’englue presque immédiatement dans le pathos à deux sous et la poursuite standard. Face à la pléthore de films d’action échevelés puissamment boostés aux effets spéciaux qui déferlent sur les écrans depuis des années, il est en effet bien difficile de captiver avec une énième poursuite en bateaux, des cavalcades sur les toits ou l’incendie d’un immeuble en bois de quatre étages planté dans le désert en guise d’apothéose. Même filmés au stroboscope.
On dirait que les auteurs font tout pour se mettre eux-mêmes des bâtons dans les roues : pas de gadgets, aspects spectaculaires mineurs, bad guy anti-charismatique et surtout une intrigue désespérante : une mystérieuse organisation veut renverser un gouvernement d’Amérique du Sud pour y coller un général dictateur qui leur filera le marché de la distribution d’eau. Comment espérer une seule minute surprenante avec ça en 2009 ? Même un téléfilm avec Dolph Lundgren ne se permettrait plus un scénario aussi vermoulu et prévisible. Il faut reconnaître que changer les scènes en cours de tournage et réécrire les dialogues au jour le jour ont rarement produit de bons résultats. N’est pas Mankiewicz qui veut.

Pourtant l’ambition de dépoussiérer un folklore Bondien souvent daté est en soi louable. Plus énergique, plus court aussi, des James Bond Girls - un peu - plus crédibles, une M plutôt pète-sec, tout cela va dans le bon sens. Quant à Daniel Craig, il a incontestablement la stature adaptée aux exploits acrobatiques imposés, loin des vieux beaux en blazer qui l’ont précédé. C’est toutefois insuffisant face à la légèreté – pour ne pas dire le je-m’en-foutisme - du scénario qui reste tragiquement fidèle à la franchise.
Quitte à se satisfaire une histoire qui tourne à vide, il me semble que les gondoles aéroglisseurs, les Lotus amphibies et les supertankers avaleurs de sous-marins atomiques sont préférables aux petites valises de billets et autres états d’âme sentimentaux bidons. Car il ne suffit pas de contracter la mandibule en marmonnant des fadaises pour transformer un divertissement léger en un film d’action "sérieux". Il faut aussi une intrigue propice au suspens et (soyons fous) un peu d’imagination. Sinon on obtient l’inverse de l’effet escompté : on est tenté de rire du film au lieu de rire avec lui. Si Casino Royale frisait déjà cet exploit, Quantum of Solace y ajoute un ennui profond.

dimanche 3 mai 2009

Zodiac

Étonnant récit d’une véritable énigme courant sur plus d’une décennie, le film de David Fincher s’applique à suivre la sanglante carrière d’un psychopathe sévissant dans la région de San Francisco durant toutes les années 70 - et probablement avant. Basé notamment sur les deux livres écrits par Robert Graysmith qui fut dessinateur pour le prestigieux quotidien San Francisco Chronicle auquel le meurtrier envoyait des lettres cryptées annonçant ses crimes réels ou imaginaires, le film développe avec une précision chirurgicale tous les rouages qui menèrent à un invraisemblable échec policier et judiciaire. Le résultat à l’écran est en tous points remarquable.

Comme une réponse à son célèbre Se7en, Zodiac reprend le thème du serial killer mystérieux mais cette fois dans un traitement résolument différent dû sans doute à l’authenticité des faits. Accumulant une documentation monumentale en plus des ouvrages déjà existants, enquêtant lui-même sur les lieux des crimes et vérifiant les informations disponibles, David Fincher aborde sous l’angle du documentariste un sujet qui hanta son enfance californienne. Réputé pour son exigence pointilleuse, le cinéaste délaisse cette fois le thriller destiné avant tout à faire frissonner le spectateur pour suivre méticuleusement le travail de fourmi d’une poignée de flics et de journalistes inexorablement phagocytés par l’obsession de capturer l’insaisissable meurtrier. Abandonnant de gré ou de force l’enquête au fil des années, tous les protagonistes de cette chasse à l’homme en resteront marqués à vie. L’un d’eux, Robert Graysmith, agissant de son propre chef sans avoir à rendre des comptes à quiconque poursuivra jusqu’au bout son désir ardent de connaître l’identité du tueur. Rien ne pourra arrêter ce jeune homme discret dans sa quête de la vérité.

Tout en privilégiant l’investigation - dans ses mécanismes de réflexion et de déduction qui se déroule davantage dans des bureaux ou une bibliothèque qu’en effectuant des cascades vertigineuses - David Fincher n’oublie pas d’équilibrer un film résolument cérébral par des passages où la tension pure est de mise. En premier lieu desquels se trouvent les meurtres perpétrés par le Zodiac. En grand cinéaste, il met en scène ces moments avec une précision, une économie et une apparente simplicité qui leur donne une intensité peu commune. Ici point de musique pétaradante, de montage hystérique ni d’effets grand guignolesques : à l’image du tueur lui-même tout y est calme, froidement maîtrisé et d’une implacable cruauté.

On retrouve également cette économie jusque dans la reconstitution historique des différentes époques qui, tout en étant précise, ne relève jamais du folklore nostalgique de pacotille, pour passer presque inaperçue et rendre tout le film vaguement intemporel.
Cette fluidité entre les époques se retrouve d’ailleurs dans toute la mise en scène malgré des ellipses couvrant parfois plusieurs années. Inventive, riche, sophistiquée même, mais jamais tape à l’œil, magistralement éclairée par Harris Savides qui retrouve Fincher dix ans après The Game, la réalisation de Zodiac signe la maturité d’un grand cinéaste. Le second plan du film, un long travelling longeant les maisons d’une banlieue californienne donne le La : tout y est en apparence simple et sans surprise. Pourtant l’angle choisi, la lumière, la composition, tout concourt à une impression étrange, vaguement inquiétante qui ne quitte plus le spectateur jusqu’à la fin. Sensation rehaussée par les nombreux effets spéciaux "invisibles" dont Fincher est friand afin de maîtriser sa réalité dans les moindres détails, nous rappelant son admiration pour George Lucas et son passage précoce chez ILM.

Comme toujours chez le cinéaste, l’omniprésence technique ne se fait jamais au détriment de la direction d’acteurs, toujours excellente. Jake Gyllenhaal incarne à la perfection le jeune dessinateur de presse un peu trop réservé qui peine à se faire remarquer de ses collègues. Face à la morgue charmeuse de l'épatant Robert Downey Jr, le tandem sera l’occasion de quelques discrètes touches d’humour fort bien écrites, à l’instar des scènes où Robert Graysmith fait la rencontre de sa seconde femme joliment interprétée par Chloë Sévigny. Film d’antihéros par excellence, toute la distribution est par ailleurs remarquable de justesse et accompagne tout entière l’intrigue telle une chorale, chacun apportant le ton juste au bon moment tout en laissant l'espace aux autres.

Bien sûr, en prenant ainsi à rebrousse-poil le cinéma de genre dont il avait lui-même contribué à forger les codes avec son prestigieux Se7en, David Fincher peut déstabiliser : une certaine lenteur devenue inhabituelle pour ce type de film pourra en effet surprendre, en particulier sur une durée de 2h30. Dire que l’on ne sent pas le temps passer serait mentir mais, tout comme la lecture demande un effort plus important que d’allumer son poste de télé, Zodiac récompense le spectateur par la sensation d’assister à bien autre chose qu’un simple divertissement : le fascinant spectacle d'un cinéaste qui construit et maîtrise parfaitement son œuvre, exigeant jusqu’à réinventer son propre style sans jamais en faire un gadget ni perdre de vue son sujet. Respect.

dimanche 26 avril 2009

Le Rêve de Cassandre

Face à ce quarante et unième film signé Woody Allen, il y a ceux qui n'y retrouvent rien de l'univers du maître, au mieux une pâle réplique bâclée de son grand succès Match Point, et ceux qui y voient une magnifique tragédie à mi-chemin entre le théâtre classique et la littérature russe, deux des sources d'inspiration fréquemment citées par l'auteur. Curieusement aucun des deux clans n'a vraiment tort et malgré des faiblesses de fond et de forme, ce Rêve de Cassandre s'avère être une bonne surprise.

Il faut admettre qu’il est bien tentant de comparer ce troisième opus made in britain du réalisateur new yorkais avec l’illustre (et pourtant surestimé) Match Point : outre le cadre londonien, il y est là encore question d'ascension sociale sur fond de meurtre crapuleux. Deux frères issus d'un milieu modeste, aux caractères différents mais très liés par de puissantes valeurs familiales sont amenés à exécuter un inconnu afin de financer des projets d'investissement pour l'un, régler une colossale dette de jeu pour l'autre. Si l'intrigue en elle-même n'est pas d'une originalité folle, tout l'intérêt vient de son traitement qui permet à l'auteur de nous présenter de façon clinique le cheminement psychologique des personnages.

D'un côté le fringant Ian (Ewan McGregor), intelligent, ambitieux, séducteur qui ne désire qu'une chose : échapper au destin tout tracé par son petit restaurateur de père. De l'autre Terry (Colin Farrell) mécanicien un peu balourd, flambeur et légèrement alcoolo sur les bords. Mais toute l'intelligence du cinéaste est d'éviter d'en faire des caricatures. Les deux personnages ont leurs faiblesses mais sont aussi et surtout de braves types, plutôt honnêtes et très attachés à leur famille. En faire un requin sans scrupule et un imbécile aviné aurait été nettement moins intéressant dans la perspective dramatique qui les attend. Car l'essentiel du film se concentre sur la mise en place des éléments qui amèneront ces gens ordinaires à commettre l'irréparable, pour ensuite être confrontés aux ravages de la culpabilité. C'est aussi ce qui les rend attachants et qui permet au spectateur de suivre et partager leurs aspirations, leurs doutes, leur détresse surtout.

L'ambition et la dette de jeu n'ont plus à faire leurs preuves comme mobile du crime au cinéma, mais Allen y ajoute un composant plus inattendu : la famille, à la fois puissant ciment qui soude cette fratrie et leurs parents malgré les apparences trompeuses de rivalité, mais aussi instrument de leur perte via ce riche oncle d'Amérique qui leur propose le macabre contrat. S’il offre la promesse d'un important soutient financier, l’oncle Howard n'oublie pas d'utiliser la fibre affective en prenant appui sur l'indéfectible amour familial qui les unit. On flaire l'escroquerie sentimentale voire financière, l'amour feint et intéressé. Pourtant, ce qui est frappant ici c'est que tous les personnages sont profondément sincères voire honnêtes jusque dans leurs choix les plus délirants. C'est bien là ce qui intéresse Woody Allen et c'est ici que le film prend sa dimension de tragédie en évacuant au passage tous les détails pratiques du simple thriller policier à rebondissements : on ne saura jamais vraiment pourquoi il faut tuer l'inconnu, peu importent la crédibilité des pistolets homemade ou l'absence totale d'enquête policière. Même les inévitables péripéties sentimentales semblent plaquées sur le drame qui se joue. Malgré les apparences, nous sommes donc loin du très classique et prévisible Match Point.

Si la réalisation relève souvent du téléfilm malgré la présence du grand Vilmos Zsigmond à l'image, le montage nerveux et la musique de Philip Glass donnent à l'ensemble l'énergie nécessaire pour suivre le destin funeste des deux malheureux frangins. Comme on pouvait s'y attendre Ewan McGregor et Colin Farrell sont impeccables et bouleversants de complémentarité. Présents à chaque instant à l’écran, ils sont le cœur du film dans tous les sens du terme. Sans leur talent pour transmettre les émotions qui les submergent face à l’indicible, le film aurait pu n’être que le froid récit d’une déchéance.

Evidemment, après Match Point et sur deux films presque consécutifs, il est permis de tiquer à une vision très bourgeoise des "petites gens" présentés comme des loosers congénitaux ou des criminels bons qu’à s’autodétruire quand il s’agit de sortir de leur condition. Même s’il s’applique ici à nuancer les comportements psychologiques en évitant de porter un jugement moral trop évident, Woody Allen ne parvient pas vraiment à atteindre cet équilibre presque magique de l’authentique cinéma britannique dit "social" qui sait être à la fois généreux et sans concessions, en un mot : humain. Une humanité qui s’accommodait sans doute mal de la dimension purement tragique développée par un cinéaste qui, après tout, n’a jamais fait autre chose qu’un cinéma bobo comme l’on dit aujourd’hui.
Mais on regrettera surtout une conclusion pour le moins abrupte, pour ne pas dire bricolée, comme si le tournage avait été brutalement interrompu. Dommage, car la finesse de l’ensemble laissait entrevoir un dénouement autrement plus complexe et intense.

dimanche 29 mars 2009

REC

Troisième représentant du tir groupé "caméra DVérité" de 2008 avec Diary of the Dead et Cloverfield, voici donc REC de Paco Plaza et Jaume Balagueró qui tente une fois de plus de nous effrayer sur le mode du "reportage". Très peu client du procédé, moins encore après le pathétique film de George Romero et un Cloverfied déjà évoqué ici, c’est tout entier sur le nom de Balagueró que je fondais mes espoirs. Révélé par l’étonnant La Secte sans Nom puis confirmé par l’excellent Darkness et un inégal Fragile, le jeune prodige espagnol avait montré dès le début une incroyable maturité narrative soutenue par une réalisation d’une précision et d’une élégance rare. Dès lors, comment un réalisateur aussi exigeant pouvait-il bien s’accommoder de la faiblesse (pour ne pas dire l’indigence) du DV "réalité" ? Suspectant un coup commercial rapidement plié dont le crédit de co-réalisation semblait apporter un indice complémentaire, c’est sans enthousiasme que je me décidais enfin à visionner le film.

Soixante quinze minutes plus tard, le verdict est sans appel : REC est une réussite totale qui enfonce encore davantage ses concurrents dans la médiocrité. Car les deux cinéastes ibériques sont parvenus pour la première fois à relever presque tous les défis du genre, à en éviter bien des écueils. Là où un Romero à bout de souffle patine dans une structure narrative approximative l’obligeant à tricher en permanence pour respecter son postulat de départ intenable, là où Cloverfield se perd rapidement dans sa vacuité scénaristique, REC propose une construction d’une incroyable densité et d’une rigueur implacable. Tout est y introduit au bon moment, au bon tempo, ne se reposant jamais paresseusement sur la formule pour palier le manque de rigueur à l’écriture (suivez mon regard). REC a été conçu comme un véritable film, pas comme un gadget.

Comme précédemment Danny Boyle et son 28 Jours plus Tards, Plaza et Balagueró semblent avoir réfléchi à leur œuvre pour en tirer le meilleur presque "en dépit" du procédé. Alors oui, la caméra se promène et zigzague en permanence, oui la lumière se veut crue, oui tout se déroule en temps réel court-circuitant la plupart des conventions narratives classiques. Mais tout (ou presque) y est aussi parfaitement justifié. Même si l’idée du cameraman qui continue de filmer en dépit de tout reste discutable, les auteurs parviennent par d’astucieuses pirouettes à trouver une justification suffisante pour évacuer la question au profit de l’événement. Sous un apparent désordre se cache donc une véritable et puissante mise en scène où tout a été pesé jusqu’au moindre détail. Même l’introduction se déroulant dans une caserne de pompiers est frappante de réalisme : on a vraiment la sensation d’assister au tournage d'un reportage télévisé, les acteurs étant tous troublants de vérité. Le soin apporté dès ce stade du film montre déjà la voie rigoureuse suivie par les deux cinéastes, bien loin de la navrante introduction totalement artificielle (un comble) de Cloverfield.

Si l’histoire n’est pas d’une originalité folle et s’inscrit totalement dans cette nouvelle vague de zombies et autres infectés amorcée par le film de Danny Boyle ou l’Armée des Morts, Balagueró signe un final inattendu et fantastique dans la droite ligne de ses œuvres précédentes. Il s'agit d’ailleurs des moments les plus terrifiants du film, mettant en image un cauchemar ultime là encore très bien servi par le style DV reportage. Faisant suite à une heure d’hystérie magistralement orchestrée, l’exploit est d’autant plus impressionnant. À noter que dans ce tourbillon horrifique, les auteurs se paient même le luxe d’introduire quelques considérations sociales sur ce petit groupe de gens ordinaires confrontés soudainement à l'horreur. C’est effleuré à la bonne mesure et par là même bien plus efficace que la consternante balourdise moralisatrice de Diary of the Dead.

Finalement REC s’applique à démontrer que le procédé importe peu dès lors que la caméra (même bringuebalante) est tenue par des cinéastes de talent. En osant bousculer ainsi à ce point sa propre marque de fabrique avec un tel bonheur, Balagueró confirme qu’il est décidément un très grand cinéaste de genre. Sans doute l’un des meilleurs de la décennie.

lundi 23 mars 2009

La Jurée

Démoli par la critique tandis que Demi Moore se voyait attribuer en 1996 le Razzie Award de la plus mauvaise actrice "grâce" à ce film et au désastreux Striptease, le moins que l’on puisse dire c’est que La Jurée n’est pas exactement un film estimé. Il s’agit pourtant d’un palpitant thriller tiré du roman de George Dawes Green adapté par Ted Tally précédemment oscarisé pour son adaptation du Silence des Agneaux.

Fort bien mené par un Brian Gibson surtout "connu" pour son très poussif Poltergeist 2, La Jurée réserve son lot de surprises grâce avant tout à son scénario astucieux tout en rebondissements et très bien servi par des comédiens convaincants. Demi Moore y incarne parfaitement et sans affèterie cette mère célibataire ordinaire, artiste méconnue qui se trouve embarquée dans un jeu de pouvoir terrifiant entre mafieux après avoir été sélectionnée dans le jury d’un procès retentissant.
Alec Baldwin compose face à elle un redoutable manipulateur vaguement psychopathe d’autant plus effrayant que ses réelles motivations semblent très fluctuantes.

Le début du film s’amuse à faire croire au spectateur qu'il est plus malin que le scénariste, lui laissant entrevoir des événements supposés prévisibles pour ensuite mieux le surprendre. Jouant ainsi sur plusieurs registres allant du classique film de procès au thriller teinté de serial killer, le film ne relâche jamais une seconde la tension grâce à un effroyable piège qui n’en finit pas de se refermer sur les personnages. C’est carré, solidement réalisé et surtout extrêmement efficace.
Malgré l’aspect "mon fils ma bataille" un peu appuyé et le penchant d’auto-défense très en vogue à l’époque, ce film de genre de très bonne facture fera passer une épatante soirée suspens à tous les amateurs de thrillers haletants et tortueux à la Harlan Coben.

mercredi 11 mars 2009

Watchmen

L’adaptation du célébrissime roman graphique signé Moore/Gibbons fut l’un de ces serpents de mer dont Hollywood a le secret. Successivement annoncée puis annulée des années durant, la version cinéma fut l’occasion de bien des débats enflammés avant même le premier tour de manivelle. Déjà réputée inadaptable au départ, l’histoire acquit à l’occasion de ces mises en chantiers avortées une aura quasi mystique auprès de certains fans : Watchmen était décidément intouchable et devait le rester.

Lorsque Zack Snyder fut annoncé sur le projet, une quasi-unanimité s’éleva donc pour condamner à priori toute possibilité de réussite de la part d’un réalisateur jugé d’autant plus mineur qu’il succédait aux très respectables Terry Gilliam et Darren Aronofsky. Auteur d’un formidable remake de Dawn of the Dead on pouvait néanmoins s’inquiéter légitimement du traitement de la part d’un réalisateur qui n’avait pas su encore montrer sa fibre la plus subtile en particulier avec le très bourrin 300 tiré de l’œuvre de Frank Miller. Si sa maîtrise formelle n’était plus à démontrer ainsi que sa capacité d’adapter fidèlement un auteur graphique, restait à établir sa faculté à traiter l’histoire infiniment complexe, sensible et profonde imaginée par Alan Moore. N’en déplaise aux oiseaux de mauvais augure, le défi fut relevé au-delà de toute espérance : Watchmen est non seulement une adaptation fidèle et réussie, mais c’est aussi un grand film.

On reproche souvent (à juste titre) à Hollywood de manquer d’audace, de dupliquer les recettes à l’infini, de stériliser ce qu’elle adapte. En moins d’un an, après le surprenant Dark Knight de Chris Nolan et aujourd’hui à fortiori avec cette splendide adaptation on ne peut que se réjouir de cette inversion de tendance d’autant plus spectaculaire qu’elle se situe dans le cadre ultra formaté du blockbuster. Watchmen peut même se targuer d’aller plus loin que son illustre prédécesseur : là où Nolan s’appropriait le mythe Batman pour en tirer une nouvelle substance, Zak Snyder se paie le luxe de rester au plus près de l’œuvre originale tout en livrant un film personnel, remarquablement réalisé et brisant bien des conventions du genre tout comme le firent Moore et Gibbons sur papier. Un pur exploit qui contredit magistralement la théorie selon laquelle les adaptations les plus réussies sont souvent de merveilleuses trahisons. Je ne connaissais jusqu’à présent qu’un seul contre exemple dans un genre bien éloigné de celui-ci : la trilogie de James Ivory adaptée de E.M. Forster Chambre avec Vue, Maurice et surtout Howards End.

Watchmen-le-film présente donc une vision conforme à Watchmen-la-BD. Tout y est : l’atmosphère de fin du monde située dans des années 80 fantasmées où les USA sont encore gouvernés par Nixon, la violence larvée de la Guerre Froide et celle plus tangible des émeutes et des quartiers crasseux, les super-héros ordinaires et dépressifs mis à la retraite forcée par un pouvoir les déclarant hors la loi, l’enquête menée par le plus psychotique d’entre eux pour découvrir qui a décidé de les éliminer, le mystérieux complot, les questionnements de Jon alias Dr Manhattan seul personnage à détenir des pouvoirs surnaturels et fer de lance de la dissuasion américaine…
Znyder croit même tellement à la puissance du scénario original qu’il se permet avec bonheur toutes les audaces réputées fatales à un bon film grand public : flashbacks, voix off, personnages multiples sans véritable héros, digressions philosophiques, durée hors norme, action pure en retrait et violence gore plein cadre. Et ça marche !
Aucune édulcoration pudibonde n’a été retenue et la seule véritable entorse à l’histoire originale est la bienvenue : en écartant une imagerie finale un peu trop pulp qui aurait pu prêter à sourire, le cinéaste renforce davantage encore toute la dimension humaine du propos. Chapeau bas.

La perfection n’étant pas de ce monde en particulier sur un métrage de 2h45 et les adaptations se révélant bêtement propices aux comparaisons pointilleuses, il faut bien aussi évoquer les faiblesses relatives du film. Si la distribution impeccable est souvent troublante de similitude avec les dessins de Gibbons (en particulier l’étonnant Patrick Wilson/le Hibou, l'intense Jackie Earle Haley/Rorschach ou les saisissantes apparitions de la charismatique Malin Akerman/Laurie en costume), il est bien difficile de comprendre le choix étrange de Matthew Goode pour le rôle d’Ozymandias. Non pas que son talent d’acteur soit vraiment remis en cause. Mais physiquement le choix est d’autant plus discutable qu’il a fallu l’affubler d’une improbable perruque pour palier (en vain) l’absence de ressemblance.
D’ailleurs toute la perruquerie (abondante) du film est assez redoutable. Tout comme les maquillages de vieillissement souvent limites, il est troublant de voir encore aujourd’hui ce genre de production grand luxe trébucher sur des détails aussi "basiques". Alors que par ailleurs la catastrophe annoncée concernant le personnage virtuel de Dr Manhattan est, elle, évitée. De justesse soit, mais évitée tout de même grâce au talent de Billy Crudup qui au-delà du trucage numérique imparfait parvient à faire passer une véritable émotion à l'aide de quelques gestes et d'une voix bouleversante. Quoiqu’il en soit, qui oserait prétendre qu’un acteur peint en bleu aurait été préférable ?

Outre une scène supposée torride qui n’échappe pas totalement au ridicule, on pourra également reprocher à Snyder de céder à un certain maniérisme frime, poussant un peu loin le principe du plan "impossible" ou de l’effet ralenti durant les combats. Pourtant, ce côté un tantinet artificiel parfois souligné par les effets spéciaux renforce pour une fois l'ambiance générale de cette réalité parallèle quasi onirique inhérente au scénario original.
Bref, à ce petit jeu des erreurs, peu de films peuvent s’enorgueillir d’un sans faute absolu, en particulier lorsque le défi de départ est comme ici à l’image du résultat final : immense.

samedi 21 février 2009

L'Incroyable Hulk

Après Iron Man qui inaugurait la reprise en main par la Marvel de ses héros portés à l’écran, voici le retour du colosse vert parfumé aux rayons Gamma. Un nouveau départ censé faire oublier la précédente version de 2003 réalisée par Ang Lee et jugée catastrophique. Le moins que l'on puisse dire c'est que l'on est loin du compte.

S'appuyant sur un scénario qui exploite le thème essoré du super soldat, le film se contente d'aligner les clichés les plus prévisibles sous le prétexte paresseux de la fidélité à l'histoire d'origine. Pas une seule minute qui soit surprenante : tout est vu, revu et passablement faisandé au-delà du tolérable, en particulier lorsqu’on se targue de rénovation.

La réalisation impersonnelle de Louis Leterrier ne compense malheureusement pas cette vilaine trame en égrenant platement toutes les tartes à la crème visuelles en vigueur dans le film d'action de la décennie, musique tambourinante au kilomètre comprise. Jusqu'à d'invraisemblables incohérences où la même poursuite voit alterner des plans de nuit totale, de plein jour et de petit matin, où des trombes d'eau se déversent juste au bon moment sans prévenir, où des batailles rangées se déroulent sur un campus d’université totalement désert, où l’on fabrique un vaccin dans une cuisine avec trois éprouvettes et autres stupidités du même tonneau. Où sous prétexte de divertissement on prend le spectateur pour un crétin…

Le thème original du bourrin vert n’étant pas à la base d’une richesse époustouflante, et passée la déception d’un traitement qui joue ouvertement la démission côté imagination, on pouvait espérer quelques compensations spectaculaires dernier cri là où le film d’Ang Lee échouait cruellement. Hélas nous n’aurons droit cette fois encore qu’à des créatures artificielles d’une rare laideur tant esthétique que technique. L’ennuyeux combat de catch final sur fond de grosses voix déformées et de rugissements est aussi creux sur le plan visuel que dramatique. Comme les autres personnages, on se contente de regarder, incrédules, ces improbables séquences de "dessins animés" sans intensité ni enjeux.

Quant aux acteurs plutôt hauts de gamme qui se sont fourvoyés dans cette aventure, ils font certes correctement leur boulot, mais ne sont pas pour autant très bien choisis. En particulier un Tim Roth dont le talent n’est plus à démontrer mais qui, outre les trois phrases moisies qui lui sont dévolues, n’a pas vraiment le physique du rôle. Quant à Liv Tyler en scientifique de pointe no commentEdward Norton fait au mieux avec ce qu’on lui donne tandis William Hurt s’en sort honorablement dans un rôle en carton. Bref, comme un petit sentiment de confiture aux cochons, même si ces présences prestigieuses et le ton sérieux permettent au film d’échapper au statut d’indigent nanar façon Les 4 Fantastiques pour se contenter de n’être qu’un mauvais film sans saveur. Quant à la comparaison avec la version honnie de 2003, l’aspect dit "psychologique" me semble mieux traitée par Ang Lee et ses comédiens qui n’ont décidément pas à rougir devant ce triste avatar.

Après l’inattendu Iron Man doté d’un scénario à peine plus passionnant mais tout entier porté (détourné ?) par l’acteur et un réalisateur qui a la sagesse de le laisser faire, cette nouvelle mouture Marvel n’augure rien de bon. Elle démontre que la " fidélité" n’est pas nécessairement un gage de qualité et que la thématique des super-héros manque trop souvent de substance pour n’être confiée qu’à des réalisateurs dociles se contentant de filmer un storyboard conçu par une armada de scribouillards aux ordres.
Depuis le Superman de Donner jusqu’aux récents Batman de Chris Nolan en passant par Tim Burton et évidemment les X-Men de Bryan Singer, les producteurs devraient savoir que les réappropriations sévères de la part de cinéastes de caractère constituent la seule manière viable de porter à l'écran des histoires souvent simplistes et datées. Robby pas content.

vendredi 6 février 2009

A Couteaux Tirés

Film à la carrière discrète (on dit aussi "échec commercial"), The Edge se révèle pourtant une solide production comme il en existe peu sur le thème de l'aventure avec un grand "A". Réunissant les impeccables Anthony Hopkins et Alec Baldwin aux prises avec un environnement sauvage somptueux mais pour le moins hostile, Lee Tamahori nous emporte loin, très loin, quelque part entre les récits d'aventure de notre jeunesse et le thriller machiavélique.

Richement produit par Art Linson juste après Heat déjà écrit par le très polyvalent et talentueux David Mamet (Glengarry, Verdict, Hoffa), le film s'est dans un premier temps construit autour d'Harrison Ford et Dustin Hoffman. Mais le duo d'acteurs finalement retenu fut sans aucun doute le meilleur choix possible pour servir cette intrigue moins simpliste qu'il n'y paraît.

La petite équipe d'un séduisant photographe de mode (Baldwin) part en Alaska pour mitrailler dans un environnement sauvage une célèbre top model mariée à un milliardaire vieillissant et passablement jaloux (Hopkins). A la suite d'un crash durant un vol de reconnaissance, l'amant présumé, son assistant et le mari suspicieux se retrouvent perdus au milieu de l'Alaska montagneuse. Commence alors une marche aussi longue qu’éprouvante, où il faut constamment lutter pour sa propre survie... sans négliger de surveiller du coin de l'oeil son compagnon d'infortune.

Outre les innombrables et très efficaces péripéties auxquelles on pouvait s'attendre (ours kodiak terrifiant en guest star), toute l'astuce du scénario consiste à y imbriquer une forte dimension psychologique liée aux caractères et aux enjeux symbolisés par les deux protagonistes principaux. Conscient que son statut de milliardaire suscite un constant mélange d'envie, d'admiration teintée de jalousie voire de haine, Morse/Hopkins est un homme froid, sur la réserve mais discrètement généreux, tout entier tourné vers l'efficacité et le rationnel. Le talent de l'acteur consiste à transmettre également une ombre de vulnérabilité au parfum de désespoir qui semble inséparable de la trop grande lucidité du personnage.
Face à lui Alec Baldwin excelle à nouveau dans cet emploi de charmeur énergique aux intentions pas très claires. Rôle qu'il avait déjà visité avec succès dans les tortueux MaliceLa Jurée. Grâce au parti pris de suivre en permanence les rescapés sans jamais alterner avec d’hypothétiques recherches ou tout autre retour à la "civilisation", les personnages prennent le temps d’évoluer au gré des épreuves. Mais sans toutefois se transformer radicalement : David Mamet évite en effet les gros sabots d'une niaise rédemption comme le cinéma populaire américain nous en sert trop souvent.

L'autre personnage incontournable du film est évidemment ce décor du bout du monde magnifié par une réalisation ample, rigoureuse, joliment classique et soutenue par une lumineuse photographie. Loin du tout numérique et des effets tourbillonnants si courants depuis, A Couteaux Tirés prend résolument le pari du réalisme en allant tourner presque entièrement en extérieur. Rares sont les films qui savent si bien tirer parti d'un tel cadre d'exception. Une option qui s'avère très payante tant pour l’immersion du spectateur que pour l’efficacité des rebondissements. Bien sûr il s’agit là d’un réalisme tempéré par une bonne dose de coups de bol, mais n'est-ce pas là souvent le prix à payer pour vivre de telles aventures ? On pourra également déplorer une fin un peu abrupte, un fond idéologique légèrement rance ou bien encore la très paresseuse musique de Jerry Goldsmith. Mais le souffle du film et le plaisir d'être diverti sans être pris pour des abrutis l'emporte aisément sur ces quelques menues faiblesses.

mardi 27 janvier 2009

Entracte

Si vous lisez ces lignes de temps à autre, vous avez sans doute remarqué que le rythme de parution des billets s'est quelque peu ralenti ces derniers temps. Enfin il s'est arrêté quoi...
Afin de dissiper la sourde angoisse qui j'en suis sûr vous tenaille, j'ai le plaisir de vous annoncer que cette interruption de transmission n'est que temporaire. La parution devrait reprendre dès le mois prochain c'est-à-dire dès que j'aurai achevé la production de mon nouvel album. D'ici là discipline et concentration sont de rigueur, d'où moins de films et donc moins de billets. CQFD.

Merci de votre patience et à très vite.

Robby

vendredi 26 décembre 2008

Peau d'Âne

Comme presque tous les ans à la période des fêtes, une chaîne de télé se dévoue pour nous rediffuser l’adaptation du conte de Charles Perrault. Tant mieux, car le très joli film de Jacques Demy garde tout son charme quarante ans après sa réalisation. Et puis c’est toujours mieux que cette gourde de Sissi.

Troisième comédie musicale avec le compositeur Michel Legrand après les célébrissimes Parapluies de Cherbourg et Demoiselles de Rochefort, Peau d’Âne est en revanche moins chanté que ses prédécesseurs et s'en tient à des chansons illustrant les moments clefs de l’intrigue. Le résultat est plus facile d’accès et présente en apparence une forme proche des productions Disney. En apparence seulement, car Jacques Demy prend soin de garder tous les aspects les plus symboliques qui font des contes traditionnels bien autre chose que de simples histoires colorées destinées aux tout-petits. Ici l’inceste est clairement le thème central de l’intrigue puisqu’un Roi, veuf inconsolable, ne trouve que sa propre fille digne de remplacer la défunte Reine à ses côtés. Aidée par sa marraine la Fée des Lilas, la Princesse n’a d’autre choix que de fuir le royaume incognito sous les traits d’une souillon habillée d’une peau d’animal. Inimaginable au pays de Mickey !

Comme l’a écrit Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des Contes de Fées, ces histoires ancestrales n’évitent pas d’aborder les problèmes les plus cruciaux de l’existence contrairement aux œuvres plus récentes qui tendent à construire un univers sécurisant conforme avant tout à l’idée que veulent se faire les adultes de leur progéniture idéalisée. Les contes originaux, souvent affinés durant des siècles voire des millénaires, entendent plonger carrément le jeune lecteur dans les difficultés existentielles qu’il est amené à affronter durant sa construction psychique. Toute l’intelligence des contes est d’aborder ces sujets complexes sous forme d’œuvres d’art qui captivent avant tout par leurs qualités littéraires et narratives. En édulcorer les aspects jugés les plus "choquants" sous prétexte de les rendre abordables aux plus jeunes les vide de leur sens.
Conscient de la richesse du sujet, Jacques Demy expose donc clairement l’argument du conte sans l’éviter, ni utiliser de langage crypté destiné aux adultes, ni en rire. En cela Peau d’Âne est une exception dans le monde pourtant foisonnant du conte porté à l’écran : il garde sa vertu féerique tout en préservant son caractère le plus profond. Comme l’histoire originale, il permet à chaque âge de la vie de s’y retrouver. Son statut de film culte trouve sans doute là son origine, au même titre que les contes ont su traverser les siècles.

Le cinéaste illustre par ailleurs au mieux (pour l’époque) l’aventure elle-même grâce à une luxueuse direction artistique (pour une production française) et une bonne humeur vivifiante à laquelle Michel Legrand contribue grandement avec son entêtante bande originale reconnaissable dès les premiers accords. Soutenu par une distribution de choix qui voit défiler Jean Marais, Catherine Deneuve, Micheline Presle, Jacques Perrin et Delphine Seyrig, le film séduit, amuse souvent, émerveille parfois. Bien sûr on peut déplorer un jeu manquant de profondeur, une lumière qui ne préserve jamais un coin d’ombre ou une esthétique parfois kitsch, mais heureusement le film est court (1h25) et le rythme soutenu. Au passage le spectateur attentif sourira aux références faites à d’autres contes (Le Chat Botté, Les Fées) et bien sûr au film La Belle et la Bête de Jean Cocteau dont Jean Marais et son pourpoint largement épaulé n’est que l’expression la plus visible.

La Belle et la Bête et Peau d’Âne, deux ovnis survolant un cinéma français si rétif et méprisant face à l’imaginaire, deux chef-d’œuvres hors du temps qui se répondent à vingt-cinq ans d’écart et nous émerveillent intelligemment encore aujourd’hui. Bonnes fêtes !