mercredi 24 septembre 2008

Un Lion en Hiver

Oeuvre à la réputation discrète malgré un casting de tout premier ordre qui voit s'affronter Peter O'Toole, Katharine Hepburn, Anthony Hopkins et Timothy Dalton sur un scénario brillant adapté par James Goldman de sa propre pièce de théâtre, le film d'Anthony Harvey souffre sans doute de l'absence d'un réalisateur prestigieux au générique pour passer à une postérité plus visible. Malgré trois Oscars en 1969 pour le scénario, l'actrice principale et la musique de John Barry, le film demeure injustement peu connu.

À la tête de cette fantastique partie d'échec grandeur nature, un couple d'exception domine : Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine qui à eux seuls résument toute la complexité et la richesse de l'intrigue. D'un côté Henri, roi d'Angleterre mais français d'origine, à la tête de ce que les historiens appelleront "l'empire Plantagenêt" qui s'étend des frontières de l'Ecosse aux Pyrénées. De l'autre Aliénor, femme au destin exceptionnel, qui fut successivement reine de France puis d'Angleterre, participa à la seconde Croisade, fut emprisonnée 15 ans durant, mère de Richard Coeur de Lion, mécène éclairé et inlassable diplomate qui parcourut l'Europe jusqu'à sa mort à 82 ans. Deux personnages à la culture immense qui se marièrent en 1152 pour ensuite s'affronter durant une bonne partie de leur vie. James Goldman a su parfaitement saisir le caractère exceptionnel de la période et la démesure des personnages en présence pour en tirer un scénario d'une très grande force qui exploite au mieux le mélange de finesse et de grande violence présent durant ce Moyen-Age chaotique où les États peinent à se dessiner.

Le point de départ du film se situe à la veille de Noël 1183 à Chinon où un Henri II vieillissant et obsédé par sa succession réunit ses trois fils Richard, Geoffroy et Jean, sa femme Aliénor qu'il retient captive depuis 10 ans et le jeune roi de France Philippe Auguste afin de déterminer qui lui succédera et dans quelles conditions. Chacun ayant évidemment une idée différente sur le sujet, cette confrontation de quelques jours ne sera qu'un sombre et oppressant crescendo d'une infinie cruauté, rythmé d'innombrables alliances et de jeux stratégiques complexes où se mêleront étroitement marchandages territoriaux et règlements de comptes intimes. Solidement soutenu par des dialogues denses et percutants d'une grande intelligence, le film développe sur plus de deux heures un formidable affrontement psychologique où le cynisme, l'habileté et le rapport de force sont la règle.

Tout en privilégiant l'exactitude historique, le scénario est très représentatif de la période où il fut tourné. Les années 60 furent en effet l'occasion de faire voler en éclats les valeurs traditionnelles au théâtre et au cinéma qui osaient désormais aborder des thèmes jusque-là tabous. Sexe, introspection psychologique, remise en cause des vieux schémas moraux devenaient enfin possibles même dans les films grand public. Un Lion en Hiver se situe dans cette perspective et c'est avec une liberté surprenante qu'est évoquée la sexualité des personnages ou que sont mis à mal l'éloge de la famille et l'éducation parentale vertueuse. Les images d'Epinal y sont judicieusement malmenées jusqu'à rétablir quelques vérités historiques inconfortables pour l'ordre moral gardien de nos manuels d'Histoire. Même si quelques rares entorses chronologiques surgissent ici ou là, le film réussit pleinement à donner chair à des personnages crédibles, animés de sentiments humains ambigus et infiniment complexes, bien loin des représentations édifiantes jusqu'alors de rigueur dans le cinéma dit historique.

Sans doute dans le même esprit d'émancipation et surtout dans le but d'aérer une adaptation théâtrale, Un Lion en Hiver fut tourné en grande partie en décors naturels dans de nombreux châteaux et monastères en France et en Irlande plutôt qu'en studio comme c'était encore souvent la règle à l'époque. On peut cependant déplorer la réalisation très académique d'Anthony Harvey qui ne parvient pas toujours à illustrer au mieux l'ambition de l'auteur. Pourtant monteur de Stanley Kubrick (Lolita, Dr Folamour) et épaulé par le grand Douglas Slocombe à l'image, le cinéaste peine à s'écarter des vieilles habitudes un peu raides du cinéma de la décennie précédente.
Si côté acteurs l'Oscar fût attribué à Katharine Hepburn, le jeu de Peter O'toole dans le rôle de Henri II se révèle avec le recul bien plus remarquable et intemporel. Plein de fougue et de force, tour à tour effrayant et séducteur, malicieux et brutal, émouvant même, l'acteur emporte tout sur son passage et traverse le film comme une tornade. Katharine Hepburn l'affronte en jouant dans la retenue et la froideur une Aliénor retorse et subtile, mais dont l'interprétation n'évite pas quelques lourdeurs un peu datées dans le registre de l'émotion. Il fut d'ailleurs reproché à l'adaptation cinématographique de renforcer l'aspect sentimental du vieux couple afin d'adoucir la vision très désabusée et passablement cynique des relations humaines dans la pièce. Face à eux Anthony Hopkins dont c'est là une des premières apparitions sur grand écran donne déjà la pleine mesure de son talent en incarnant un Richard (pas encore Cœur de Lion) brutal et torturé, rivalisant sans peine avec son royal géniteur à l'écran. Timothy Dalton fait un excellent Philippe Auguste juvénile et tortueux à souhait tandis que Nigel Terry (futur Roi Arthur dans Excalibur) interprète un Prince Jean déjà fort perturbé.
A noter que l’auteur James Goldman retrouvera les personnages de Richard Cœur de Lion et de Jean en 1975 dans le scénario de La Rose et la Flèche, célèbre film de Richard Lester qui imaginait sur un mode plus léger un Robin Hood de retour de Croisade.

3 commentaires:

Thomas Grascoeur a dit…

Brilliante critique, complète et passionnante ! A voir aussi le Becket de Geoffrey Unsworth, d'après Anouilh, dans lequel Peter O'Toole incarne aussi Henri II, mais plus jeune, face à Richard Burton en Becket. Un beau duel de comédiens, dans une mise en scène malheureusement très conventionnelle...

RobbyMovies a dit…

Merci beaucoup pour ce commentaire, c'est très encourageant !
J'ignorais que c'était Richard Burton qui faisait face à Peter O'Toole, une raison supplémentaire de le voir ! En revanche le film est de Peter Glenville, Geoffrey Unsworth était un directeur de la photo.

dasola a dit…

Comme Thomas Grascoeur, je te félicite pour ce billet remarquablement documenté et approfondi. J'ai vu ce film il y a très longtemps à la télé. Je me rappelle l'affrontement Alienor/Henry. C'est dommage que l'on ose plus tourner ce genre de film (maintenant on fait des téléfilms). On doit penser que ce n'est pas assez "populaire".