dimanche 31 mai 2009

Eden Lake

Le cinéma de genre d'outre-Manche se porte bien, merci. Voilà un nouvel exemple qui démontre qu'avec peu de moyens, peu d'expérience – et peu d'idées, soyons justes – mais avec un talent certain, il est possible d'obtenir un film d'une redoutable efficacité. De ce côté-ci du Channel, on en peut qu’envier cette capacité à exploiter au mieux un décor familier sans tomber dans le banal et ennuyeux téléfilm singeant maladroitement la production US.

L'exploit m'avait déjà épaté avec Isolation, minuscule film irlandais qui exploitait de manière sidérante le cadre d'une ferme ordinaire, toute en bottes caoutchouc, averses et fosse à purin. The Thing chez la Veuve Couderc, oui c'est possible : avec 2 sous et un étonnant sens du cadre et de l'ambiance poisseuse, Billy O'Brien emportait le morceau haut la main dès ce premier film à l'intrigue pourtant convenue.

Avec Eden Lake, James Watkins signe lui aussi sa première réalisation - mais son troisième scénario horrifique - en illustrant le thème du Survival. En cette période où il en sort presque un par semaine, il fallait oser. D'autant que, là non plus, pas question d'aller chercher de spectaculaires mutants hydrocéphales au fin fond d’une exotique Vallée de la Mort ou ressusciter un improbable maniaque zombie affublé d’un masque. Non : rien que de la bonne vieille forêt ordinaire et des agresseurs qui pourraient être les gamins du coin.

Certes, sur la trame du jeune couple citadin fringant et sexy confronté à de jeunes autochtones vindicatifs - qui n'est pas sans rappeler notre honorable Ils national - James Watkins égrène tous les rebondissements auxquels on peut s’attendre et n'évite pas les clichés. Mais en connaisseur, il sait aussi surprendre en décalant d'un poil les conventions mille fois vues. Beaucoup d’événements arrivent plus tôt ou plus tard, des espoirs semés s’avèrent des impasses, le tout déstabilisant suffisamment le spectateur pour qu'il soit bien vite captivé par un suspens inattendu. Captivé et épouvanté aussi, tant les passages horrifiques sont effroyables même s’ils révèlent, comme toujours, de... "stupéfiantes" capacités physiques de la part des victimes.

Mais au premier rang des surprises, figure bien sûr l’identité des agresseurs. De ce choix découle la singularité de ce Eden Lake. Car ils sont si ordinaires que le film s’amuse même un temps à jeter le trouble : sont-ils les futurs bourreaux ou bien est-ce un leurre ? Contrairement à l’essentiel de la production de Survivals qui aborde rarement le point de vue de l’agresseur pour n’en faire qu’une puissante et aveugle machine à tuer, Watkins s’attache à décrire le cheminement qui conduit à l’escalade vers l’horreur : les prémices, l’élément déclencheur, mais aussi le doute chez ces tortionnaires en culottes courtes quand il s’agira de passer à l’acte. Doute que l’on retrouve même du côté des victimes qui ne savent plus toujours déterminer avec certitude quand elles sont ou non en état de légitime défense face à ces enfants sauvages dotés de téléphones portables et vélos BMX.
Le réalisateur trouve là son idée maîtresse, mais aussi la source d’un certain malaise quant à son interprétation. Certains y verront une préoccupation sociologique pointant la désintégration sociale des laissé-pour-compte de l’Angleterre néolibérale, ou bien au contraire une redoutable démagogie réactionnaire dénonçant le caractère dégénéré de "beaufs" avinés et violents potentiellement meurtriers de père en fils. Difficile de trancher en vérité tant le réalisateur brouille le message. Les victimes sont trop parfaites à tous égards pour ne pas représenter des modèles, mais les agresseurs ne sont pas non plus des miséreux entassés dans des cités délabrées. L’inattendu et épouvantable final souligne encore davantage cette ambiguïté que Watkins semble vouloir délibérément laisser à l’appréciation du spectateur.

Quoiqu’il en soit, un premier film en forme de Survival percutant, remarquablement réalisé et interprété où l’on finit par se poser des questions : voilà qui n’est pas banal.

lundi 25 mai 2009

Star Trek

11eme film de la saga spatiale la plus longue de l’histoire du cinéma et de la télévision, Star Trek ne se voit pas cette fois affublé d’un sous-titre à base de "frontière", "résurrection", "génération" ou autre éternel retour. Non, car ici on remet les compteurs à zéro pour coller un bon coup de jeune à l’univers imaginé par Gene Roddenberry en 1966. Vous me direz qu’il était temps. Il est vrai qu' à l’image de ses acteurs, la franchise cinéma n’en finissait pas de s’essouffler. Les méchantes langues diront même qu’elle était déjà à bout de souffle dès le premier film. De fait, la plupart des films sont assez poussifs, certains sont même navrants. Mais le space opera étant un genre bien rare au cinéma, la série avait su peu à peu me séduire, presque par dépit et malgré ses innombrables faiblesses. J’attendais donc ce ripolinage avec une curiosité certaine. Allait-on avoir droit enfin à un véritable film de cinéma et non plus seulement à une paresseuse et bavarde transposition des codes télévisuels sur grand écran ?

Dès le spectaculaire et percutant prologue magnifiquement enluminé par ILM et digne d'un Star Wars le ton est donné : exit les acteurs boudinés mollement accrochés à la console pour figurer un vaisseau dans la tourmente. En maîtrisant un sens du rythme jubilatoire qui révolutionne une série qui carburait jusqu'alors au ralenti, le film trouve là son meilleur atout. Non pas en rendant le montage vainement hystérique mais bien grâce à l'équilibre, sur plus de deux heures, entre l'aventure spectaculaire et les scènes dites "psychologiques", l'humour bon enfant et le mélo. Jonglant astucieusement avec les références trekkies sans nuire au spectateur novice, le film de J.J. Abrams sait même s'amuser du thème sans jamais tomber dans la parodie - le running gag du médecin et son injecteur en est sans doute le meilleur exemple.

Soutenu par une petite troupe de jeunes comédiens fort bien choisis que dominent largement les nouveaux Kirk, Spock et Tchekov, le film sait éviter les excès du jeunisme trendy que je redoutais tant : bien que parfaitement inutiles, les inévitables tracas sentimentaux sont abordés à la bonne mesure, les brushings restent discrets et, hors d’une très courte intro, pas trace de gamin ciblé vers le plus jeune public. Résumons : tout ce qui a trait à l'univers trekkien revisité, ses nouveaux personnages, leurs péripéties vertigineuses ou minuscules, est épatant.

Seulement voilà, trop concentrés sur cette délicate succession, les auteurs ont négligé l'intrigue de fond : J.J. Abrams rate le coche du scénario palpitant pour ne livrer qu'une confuse histoire de vengeance temporelle qui peine à créer une menace quelconque. Il échoue même à imposer un véritable Méchant d'envergure qui n'est ici qu'une icône outrée et creuse. Malgré la présence d'un Eric Bana qui n'a malheureusement rien à faire ou dire de bien passionnant, on finit vite par se moquer de ses motivations alambiquées pour attendre avec impatience le retour à l'écran de nos héros new-look. On regrette l’absence d’une bonne idée comme celle du V'Ger (Star Trek I) ou l’astucieuse transposition de la fin de la Guerre Froide qui fait du sixième film de la franchise le seul encore regardable aujourd’hui. Au lieu de quoi les auteurs s’obstinent à réinjecter de force des liens avec la série originale qui les conduisent à s'embourber dans un incompréhensible imbroglio spacio-temporel. C’est d’autant plus regrettable que le film pouvait très bien s’en passer.

Quitte à renouer avec les origines, il aurait été préférable de faire écho à l’audace progressiste et militante (même relative) dont Gene Roddenberry fit preuve lors de la création : équipage cosmopolite en pleine Guerre Froide, une des premières actrices Noires péniblement imposée dans un rôle principal qui sera même amenée à embrasser (sous hypnose, soit) le très pâle Capitaine Kirk : une première historique finalement bien peu réitérée depuis. Hélas, cette nouvelle mouture évacue toute velléité de ce type jusqu’à marcher parfois à contre sens : on peut coucher avec une femme verte mais l’actrice Noire sera réservée au "freak" et le commandement devient une capacité génétique. Triste signe des temps ou auteurs superficiels ? Les films précédents ayant déjà abandonné toute impertinence, il y avait là une belle occasion d'allier origines et modernité.

Au final, après un Mission Impossible III décent, J.J. Abram confirme sa capacité à maîtriser sans génie ni grande personnalité mais avec une efficacité certaine le grand écran après être devenu une star du petit (Lost, Alias). Si l’utilisation trop fréquente du très gros plan sur les visages à la manière des productions télévisées devient quelque peu indigeste en Cinémascope et si la bande originale consterne par sa pauvreté là où une moisson de thèmes forts et pérennes s’imposait, ce Star Trek nouveau est malgré tout une très agréable surprise. Les faiblesses de cet épisode de ré-introduction sont compensées par la nouveauté et l’irrésistible charme tonique que dégage le film. Mais dans la perspective d’un second épisode forcement moins axé sur la crédibilité de la filiation, espérons que les auteurs sauront faire preuve d’un peu plus d’imagination et d’audace, voire de cette profondeur censée caractériser la série. "…to boldly go where no man has gone before." Chiche ?

mardi 19 mai 2009

Quantum of Solace

Badaboum revoilà Bond, James Bond. Ou James Bourne devrait-on dire tellement la franchise newlook s’évertue à coller au pantalon du héros de Ludlum porté à l’écran par Doug Liman et Paul Greengrass (la Mémoire/Mort/Vengeance dans la Peau). Et pas pour le meilleur : montage inutilement épileptique, héros en bois, un ton sérieux et pontifiant qui ici frise souvent le comique involontaire et évidemment - label Bond oblige - une histoire confuse et indigente cette fois arrosée à l’écolo-humanitaire d’opérette. Oui, ce volet est plus médiocre encore que le précédent.

Si Casino Royale version 2006 présentait l’avantage de la nouveauté, pouvait s’enorgueillir d’une vertigineuse scène d’ouverture et de quelques climax décents, Quantum of Solace s’englue presque immédiatement dans le pathos à deux sous et la poursuite standard. Face à la pléthore de films d’action échevelés puissamment boostés aux effets spéciaux qui déferlent sur les écrans depuis des années, il est en effet bien difficile de captiver avec une énième poursuite en bateaux, des cavalcades sur les toits ou l’incendie d’un immeuble en bois de quatre étages planté dans le désert en guise d’apothéose. Même filmés au stroboscope.
On dirait que les auteurs font tout pour se mettre eux-mêmes des bâtons dans les roues : pas de gadgets, aspects spectaculaires mineurs, bad guy anti-charismatique et surtout une intrigue désespérante : une mystérieuse organisation veut renverser un gouvernement d’Amérique du Sud pour y coller un général dictateur qui leur filera le marché de la distribution d’eau. Comment espérer une seule minute surprenante avec ça en 2009 ? Même un téléfilm avec Dolph Lundgren ne se permettrait plus un scénario aussi vermoulu et prévisible. Il faut reconnaître que changer les scènes en cours de tournage et réécrire les dialogues au jour le jour ont rarement produit de bons résultats. N’est pas Mankiewicz qui veut.

Pourtant l’ambition de dépoussiérer un folklore Bondien souvent daté est en soi louable. Plus énergique, plus court aussi, des James Bond Girls - un peu - plus crédibles, une M plutôt pète-sec, tout cela va dans le bon sens. Quant à Daniel Craig, il a incontestablement la stature adaptée aux exploits acrobatiques imposés, loin des vieux beaux en blazer qui l’ont précédé. C’est toutefois insuffisant face à la légèreté – pour ne pas dire le je-m’en-foutisme - du scénario qui reste tragiquement fidèle à la franchise.
Quitte à se satisfaire une histoire qui tourne à vide, il me semble que les gondoles aéroglisseurs, les Lotus amphibies et les supertankers avaleurs de sous-marins atomiques sont préférables aux petites valises de billets et autres états d’âme sentimentaux bidons. Car il ne suffit pas de contracter la mandibule en marmonnant des fadaises pour transformer un divertissement léger en un film d’action "sérieux". Il faut aussi une intrigue propice au suspens et (soyons fous) un peu d’imagination. Sinon on obtient l’inverse de l’effet escompté : on est tenté de rire du film au lieu de rire avec lui. Si Casino Royale frisait déjà cet exploit, Quantum of Solace y ajoute un ennui profond.

dimanche 3 mai 2009

Zodiac

Étonnant récit d’une véritable énigme courant sur plus d’une décennie, le film de David Fincher s’applique à suivre la sanglante carrière d’un psychopathe sévissant dans la région de San Francisco durant toutes les années 70 - et probablement avant. Basé notamment sur les deux livres écrits par Robert Graysmith qui fut dessinateur pour le prestigieux quotidien San Francisco Chronicle auquel le meurtrier envoyait des lettres cryptées annonçant ses crimes réels ou imaginaires, le film développe avec une précision chirurgicale tous les rouages qui menèrent à un invraisemblable échec policier et judiciaire. Le résultat à l’écran est en tous points remarquable.

Comme une réponse à son célèbre Se7en, Zodiac reprend le thème du serial killer mystérieux mais cette fois dans un traitement résolument différent dû sans doute à l’authenticité des faits. Accumulant une documentation monumentale en plus des ouvrages déjà existants, enquêtant lui-même sur les lieux des crimes et vérifiant les informations disponibles, David Fincher aborde sous l’angle du documentariste un sujet qui hanta son enfance californienne. Réputé pour son exigence pointilleuse, le cinéaste délaisse cette fois le thriller destiné avant tout à faire frissonner le spectateur pour suivre méticuleusement le travail de fourmi d’une poignée de flics et de journalistes inexorablement phagocytés par l’obsession de capturer l’insaisissable meurtrier. Abandonnant de gré ou de force l’enquête au fil des années, tous les protagonistes de cette chasse à l’homme en resteront marqués à vie. L’un d’eux, Robert Graysmith, agissant de son propre chef sans avoir à rendre des comptes à quiconque poursuivra jusqu’au bout son désir ardent de connaître l’identité du tueur. Rien ne pourra arrêter ce jeune homme discret dans sa quête de la vérité.

Tout en privilégiant l’investigation - dans ses mécanismes de réflexion et de déduction qui se déroule davantage dans des bureaux ou une bibliothèque qu’en effectuant des cascades vertigineuses - David Fincher n’oublie pas d’équilibrer un film résolument cérébral par des passages où la tension pure est de mise. En premier lieu desquels se trouvent les meurtres perpétrés par le Zodiac. En grand cinéaste, il met en scène ces moments avec une précision, une économie et une apparente simplicité qui leur donne une intensité peu commune. Ici point de musique pétaradante, de montage hystérique ni d’effets grand guignolesques : à l’image du tueur lui-même tout y est calme, froidement maîtrisé et d’une implacable cruauté.

On retrouve également cette économie jusque dans la reconstitution historique des différentes époques qui, tout en étant précise, ne relève jamais du folklore nostalgique de pacotille, pour passer presque inaperçue et rendre tout le film vaguement intemporel.
Cette fluidité entre les époques se retrouve d’ailleurs dans toute la mise en scène malgré des ellipses couvrant parfois plusieurs années. Inventive, riche, sophistiquée même, mais jamais tape à l’œil, magistralement éclairée par Harris Savides qui retrouve Fincher dix ans après The Game, la réalisation de Zodiac signe la maturité d’un grand cinéaste. Le second plan du film, un long travelling longeant les maisons d’une banlieue californienne donne le La : tout y est en apparence simple et sans surprise. Pourtant l’angle choisi, la lumière, la composition, tout concourt à une impression étrange, vaguement inquiétante qui ne quitte plus le spectateur jusqu’à la fin. Sensation rehaussée par les nombreux effets spéciaux "invisibles" dont Fincher est friand afin de maîtriser sa réalité dans les moindres détails, nous rappelant son admiration pour George Lucas et son passage précoce chez ILM.

Comme toujours chez le cinéaste, l’omniprésence technique ne se fait jamais au détriment de la direction d’acteurs, toujours excellente. Jake Gyllenhaal incarne à la perfection le jeune dessinateur de presse un peu trop réservé qui peine à se faire remarquer de ses collègues. Face à la morgue charmeuse de l'épatant Robert Downey Jr, le tandem sera l’occasion de quelques discrètes touches d’humour fort bien écrites, à l’instar des scènes où Robert Graysmith fait la rencontre de sa seconde femme joliment interprétée par Chloë Sévigny. Film d’antihéros par excellence, toute la distribution est par ailleurs remarquable de justesse et accompagne tout entière l’intrigue telle une chorale, chacun apportant le ton juste au bon moment tout en laissant l'espace aux autres.

Bien sûr, en prenant ainsi à rebrousse-poil le cinéma de genre dont il avait lui-même contribué à forger les codes avec son prestigieux Se7en, David Fincher peut déstabiliser : une certaine lenteur devenue inhabituelle pour ce type de film pourra en effet surprendre, en particulier sur une durée de 2h30. Dire que l’on ne sent pas le temps passer serait mentir mais, tout comme la lecture demande un effort plus important que d’allumer son poste de télé, Zodiac récompense le spectateur par la sensation d’assister à bien autre chose qu’un simple divertissement : le fascinant spectacle d'un cinéaste qui construit et maîtrise parfaitement son œuvre, exigeant jusqu’à réinventer son propre style sans jamais en faire un gadget ni perdre de vue son sujet. Respect.

dimanche 26 avril 2009

Le Rêve de Cassandre

Face à ce quarante et unième film signé Woody Allen, il y a ceux qui n'y retrouvent rien de l'univers du maître, au mieux une pâle réplique bâclée de son grand succès Match Point, et ceux qui y voient une magnifique tragédie à mi-chemin entre le théâtre classique et la littérature russe, deux des sources d'inspiration fréquemment citées par l'auteur. Curieusement aucun des deux clans n'a vraiment tort et malgré des faiblesses de fond et de forme, ce Rêve de Cassandre s'avère être une bonne surprise.

Il faut admettre qu’il est bien tentant de comparer ce troisième opus made in britain du réalisateur new yorkais avec l’illustre (et pourtant surestimé) Match Point : outre le cadre londonien, il y est là encore question d'ascension sociale sur fond de meurtre crapuleux. Deux frères issus d'un milieu modeste, aux caractères différents mais très liés par de puissantes valeurs familiales sont amenés à exécuter un inconnu afin de financer des projets d'investissement pour l'un, régler une colossale dette de jeu pour l'autre. Si l'intrigue en elle-même n'est pas d'une originalité folle, tout l'intérêt vient de son traitement qui permet à l'auteur de nous présenter de façon clinique le cheminement psychologique des personnages.

D'un côté le fringant Ian (Ewan McGregor), intelligent, ambitieux, séducteur qui ne désire qu'une chose : échapper au destin tout tracé par son petit restaurateur de père. De l'autre Terry (Colin Farrell) mécanicien un peu balourd, flambeur et légèrement alcoolo sur les bords. Mais toute l'intelligence du cinéaste est d'éviter d'en faire des caricatures. Les deux personnages ont leurs faiblesses mais sont aussi et surtout de braves types, plutôt honnêtes et très attachés à leur famille. En faire un requin sans scrupule et un imbécile aviné aurait été nettement moins intéressant dans la perspective dramatique qui les attend. Car l'essentiel du film se concentre sur la mise en place des éléments qui amèneront ces gens ordinaires à commettre l'irréparable, pour ensuite être confrontés aux ravages de la culpabilité. C'est aussi ce qui les rend attachants et qui permet au spectateur de suivre et partager leurs aspirations, leurs doutes, leur détresse surtout.

L'ambition et la dette de jeu n'ont plus à faire leurs preuves comme mobile du crime au cinéma, mais Allen y ajoute un composant plus inattendu : la famille, à la fois puissant ciment qui soude cette fratrie et leurs parents malgré les apparences trompeuses de rivalité, mais aussi instrument de leur perte via ce riche oncle d'Amérique qui leur propose le macabre contrat. S’il offre la promesse d'un important soutient financier, l’oncle Howard n'oublie pas d'utiliser la fibre affective en prenant appui sur l'indéfectible amour familial qui les unit. On flaire l'escroquerie sentimentale voire financière, l'amour feint et intéressé. Pourtant, ce qui est frappant ici c'est que tous les personnages sont profondément sincères voire honnêtes jusque dans leurs choix les plus délirants. C'est bien là ce qui intéresse Woody Allen et c'est ici que le film prend sa dimension de tragédie en évacuant au passage tous les détails pratiques du simple thriller policier à rebondissements : on ne saura jamais vraiment pourquoi il faut tuer l'inconnu, peu importent la crédibilité des pistolets homemade ou l'absence totale d'enquête policière. Même les inévitables péripéties sentimentales semblent plaquées sur le drame qui se joue. Malgré les apparences, nous sommes donc loin du très classique et prévisible Match Point.

Si la réalisation relève souvent du téléfilm malgré la présence du grand Vilmos Zsigmond à l'image, le montage nerveux et la musique de Philip Glass donnent à l'ensemble l'énergie nécessaire pour suivre le destin funeste des deux malheureux frangins. Comme on pouvait s'y attendre Ewan McGregor et Colin Farrell sont impeccables et bouleversants de complémentarité. Présents à chaque instant à l’écran, ils sont le cœur du film dans tous les sens du terme. Sans leur talent pour transmettre les émotions qui les submergent face à l’indicible, le film aurait pu n’être que le froid récit d’une déchéance.

Evidemment, après Match Point et sur deux films presque consécutifs, il est permis de tiquer à une vision très bourgeoise des "petites gens" présentés comme des loosers congénitaux ou des criminels bons qu’à s’autodétruire quand il s’agit de sortir de leur condition. Même s’il s’applique ici à nuancer les comportements psychologiques en évitant de porter un jugement moral trop évident, Woody Allen ne parvient pas vraiment à atteindre cet équilibre presque magique de l’authentique cinéma britannique dit "social" qui sait être à la fois généreux et sans concessions, en un mot : humain. Une humanité qui s’accommodait sans doute mal de la dimension purement tragique développée par un cinéaste qui, après tout, n’a jamais fait autre chose qu’un cinéma bobo comme l’on dit aujourd’hui.
Mais on regrettera surtout une conclusion pour le moins abrupte, pour ne pas dire bricolée, comme si le tournage avait été brutalement interrompu. Dommage, car la finesse de l’ensemble laissait entrevoir un dénouement autrement plus complexe et intense.

dimanche 29 mars 2009

REC

Troisième représentant du tir groupé "caméra DVérité" de 2008 avec Diary of the Dead et Cloverfield, voici donc REC de Paco Plaza et Jaume Balagueró qui tente une fois de plus de nous effrayer sur le mode du "reportage". Très peu client du procédé, moins encore après le pathétique film de George Romero et un Cloverfied déjà évoqué ici, c’est tout entier sur le nom de Balagueró que je fondais mes espoirs. Révélé par l’étonnant La Secte sans Nom puis confirmé par l’excellent Darkness et un inégal Fragile, le jeune prodige espagnol avait montré dès le début une incroyable maturité narrative soutenue par une réalisation d’une précision et d’une élégance rare. Dès lors, comment un réalisateur aussi exigeant pouvait-il bien s’accommoder de la faiblesse (pour ne pas dire l’indigence) du DV "réalité" ? Suspectant un coup commercial rapidement plié dont le crédit de co-réalisation semblait apporter un indice complémentaire, c’est sans enthousiasme que je me décidais enfin à visionner le film.

Soixante quinze minutes plus tard, le verdict est sans appel : REC est une réussite totale qui enfonce encore davantage ses concurrents dans la médiocrité. Car les deux cinéastes ibériques sont parvenus pour la première fois à relever presque tous les défis du genre, à en éviter bien des écueils. Là où un Romero à bout de souffle patine dans une structure narrative approximative l’obligeant à tricher en permanence pour respecter son postulat de départ intenable, là où Cloverfield se perd rapidement dans sa vacuité scénaristique, REC propose une construction d’une incroyable densité et d’une rigueur implacable. Tout est y introduit au bon moment, au bon tempo, ne se reposant jamais paresseusement sur la formule pour palier le manque de rigueur à l’écriture (suivez mon regard). REC a été conçu comme un véritable film, pas comme un gadget.

Comme précédemment Danny Boyle et son 28 Jours plus Tards, Plaza et Balagueró semblent avoir réfléchi à leur œuvre pour en tirer le meilleur presque "en dépit" du procédé. Alors oui, la caméra se promène et zigzague en permanence, oui la lumière se veut crue, oui tout se déroule en temps réel court-circuitant la plupart des conventions narratives classiques. Mais tout (ou presque) y est aussi parfaitement justifié. Même si l’idée du cameraman qui continue de filmer en dépit de tout reste discutable, les auteurs parviennent par d’astucieuses pirouettes à trouver une justification suffisante pour évacuer la question au profit de l’événement. Sous un apparent désordre se cache donc une véritable et puissante mise en scène où tout a été pesé jusqu’au moindre détail. Même l’introduction se déroulant dans une caserne de pompiers est frappante de réalisme : on a vraiment la sensation d’assister au tournage d'un reportage télévisé, les acteurs étant tous troublants de vérité. Le soin apporté dès ce stade du film montre déjà la voie rigoureuse suivie par les deux cinéastes, bien loin de la navrante introduction totalement artificielle (un comble) de Cloverfield.

Si l’histoire n’est pas d’une originalité folle et s’inscrit totalement dans cette nouvelle vague de zombies et autres infectés amorcée par le film de Danny Boyle ou l’Armée des Morts, Balagueró signe un final inattendu et fantastique dans la droite ligne de ses œuvres précédentes. Il s'agit d’ailleurs des moments les plus terrifiants du film, mettant en image un cauchemar ultime là encore très bien servi par le style DV reportage. Faisant suite à une heure d’hystérie magistralement orchestrée, l’exploit est d’autant plus impressionnant. À noter que dans ce tourbillon horrifique, les auteurs se paient même le luxe d’introduire quelques considérations sociales sur ce petit groupe de gens ordinaires confrontés soudainement à l'horreur. C’est effleuré à la bonne mesure et par là même bien plus efficace que la consternante balourdise moralisatrice de Diary of the Dead.

Finalement REC s’applique à démontrer que le procédé importe peu dès lors que la caméra (même bringuebalante) est tenue par des cinéastes de talent. En osant bousculer ainsi à ce point sa propre marque de fabrique avec un tel bonheur, Balagueró confirme qu’il est décidément un très grand cinéaste de genre. Sans doute l’un des meilleurs de la décennie.

lundi 23 mars 2009

La Jurée

Démoli par la critique tandis que Demi Moore se voyait attribuer en 1996 le Razzie Award de la plus mauvaise actrice "grâce" à ce film et au désastreux Striptease, le moins que l’on puisse dire c’est que La Jurée n’est pas exactement un film estimé. Il s’agit pourtant d’un palpitant thriller tiré du roman de George Dawes Green adapté par Ted Tally précédemment oscarisé pour son adaptation du Silence des Agneaux.

Fort bien mené par un Brian Gibson surtout "connu" pour son très poussif Poltergeist 2, La Jurée réserve son lot de surprises grâce avant tout à son scénario astucieux tout en rebondissements et très bien servi par des comédiens convaincants. Demi Moore y incarne parfaitement et sans affèterie cette mère célibataire ordinaire, artiste méconnue qui se trouve embarquée dans un jeu de pouvoir terrifiant entre mafieux après avoir été sélectionnée dans le jury d’un procès retentissant.
Alec Baldwin compose face à elle un redoutable manipulateur vaguement psychopathe d’autant plus effrayant que ses réelles motivations semblent très fluctuantes.

Le début du film s’amuse à faire croire au spectateur qu'il est plus malin que le scénariste, lui laissant entrevoir des événements supposés prévisibles pour ensuite mieux le surprendre. Jouant ainsi sur plusieurs registres allant du classique film de procès au thriller teinté de serial killer, le film ne relâche jamais une seconde la tension grâce à un effroyable piège qui n’en finit pas de se refermer sur les personnages. C’est carré, solidement réalisé et surtout extrêmement efficace.
Malgré l’aspect "mon fils ma bataille" un peu appuyé et le penchant d’auto-défense très en vogue à l’époque, ce film de genre de très bonne facture fera passer une épatante soirée suspens à tous les amateurs de thrillers haletants et tortueux à la Harlan Coben.

mercredi 11 mars 2009

Watchmen

L’adaptation du célébrissime roman graphique signé Moore/Gibbons fut l’un de ces serpents de mer dont Hollywood a le secret. Successivement annoncée puis annulée des années durant, la version cinéma fut l’occasion de bien des débats enflammés avant même le premier tour de manivelle. Déjà réputée inadaptable au départ, l’histoire acquit à l’occasion de ces mises en chantiers avortées une aura quasi mystique auprès de certains fans : Watchmen était décidément intouchable et devait le rester.

Lorsque Zack Snyder fut annoncé sur le projet, une quasi-unanimité s’éleva donc pour condamner à priori toute possibilité de réussite de la part d’un réalisateur jugé d’autant plus mineur qu’il succédait aux très respectables Terry Gilliam et Darren Aronofsky. Auteur d’un formidable remake de Dawn of the Dead on pouvait néanmoins s’inquiéter légitimement du traitement de la part d’un réalisateur qui n’avait pas su encore montrer sa fibre la plus subtile en particulier avec le très bourrin 300 tiré de l’œuvre de Frank Miller. Si sa maîtrise formelle n’était plus à démontrer ainsi que sa capacité d’adapter fidèlement un auteur graphique, restait à établir sa faculté à traiter l’histoire infiniment complexe, sensible et profonde imaginée par Alan Moore. N’en déplaise aux oiseaux de mauvais augure, le défi fut relevé au-delà de toute espérance : Watchmen est non seulement une adaptation fidèle et réussie, mais c’est aussi un grand film.

On reproche souvent (à juste titre) à Hollywood de manquer d’audace, de dupliquer les recettes à l’infini, de stériliser ce qu’elle adapte. En moins d’un an, après le surprenant Dark Knight de Chris Nolan et aujourd’hui à fortiori avec cette splendide adaptation on ne peut que se réjouir de cette inversion de tendance d’autant plus spectaculaire qu’elle se situe dans le cadre ultra formaté du blockbuster. Watchmen peut même se targuer d’aller plus loin que son illustre prédécesseur : là où Nolan s’appropriait le mythe Batman pour en tirer une nouvelle substance, Zak Snyder se paie le luxe de rester au plus près de l’œuvre originale tout en livrant un film personnel, remarquablement réalisé et brisant bien des conventions du genre tout comme le firent Moore et Gibbons sur papier. Un pur exploit qui contredit magistralement la théorie selon laquelle les adaptations les plus réussies sont souvent de merveilleuses trahisons. Je ne connaissais jusqu’à présent qu’un seul contre exemple dans un genre bien éloigné de celui-ci : la trilogie de James Ivory adaptée de E.M. Forster Chambre avec Vue, Maurice et surtout Howards End.

Watchmen-le-film présente donc une vision conforme à Watchmen-la-BD. Tout y est : l’atmosphère de fin du monde située dans des années 80 fantasmées où les USA sont encore gouvernés par Nixon, la violence larvée de la Guerre Froide et celle plus tangible des émeutes et des quartiers crasseux, les super-héros ordinaires et dépressifs mis à la retraite forcée par un pouvoir les déclarant hors la loi, l’enquête menée par le plus psychotique d’entre eux pour découvrir qui a décidé de les éliminer, le mystérieux complot, les questionnements de Jon alias Dr Manhattan seul personnage à détenir des pouvoirs surnaturels et fer de lance de la dissuasion américaine…
Znyder croit même tellement à la puissance du scénario original qu’il se permet avec bonheur toutes les audaces réputées fatales à un bon film grand public : flashbacks, voix off, personnages multiples sans véritable héros, digressions philosophiques, durée hors norme, action pure en retrait et violence gore plein cadre. Et ça marche !
Aucune édulcoration pudibonde n’a été retenue et la seule véritable entorse à l’histoire originale est la bienvenue : en écartant une imagerie finale un peu trop pulp qui aurait pu prêter à sourire, le cinéaste renforce davantage encore toute la dimension humaine du propos. Chapeau bas.

La perfection n’étant pas de ce monde en particulier sur un métrage de 2h45 et les adaptations se révélant bêtement propices aux comparaisons pointilleuses, il faut bien aussi évoquer les faiblesses relatives du film. Si la distribution impeccable est souvent troublante de similitude avec les dessins de Gibbons (en particulier l’étonnant Patrick Wilson/le Hibou, l'intense Jackie Earle Haley/Rorschach ou les saisissantes apparitions de la charismatique Malin Akerman/Laurie en costume), il est bien difficile de comprendre le choix étrange de Matthew Goode pour le rôle d’Ozymandias. Non pas que son talent d’acteur soit vraiment remis en cause. Mais physiquement le choix est d’autant plus discutable qu’il a fallu l’affubler d’une improbable perruque pour palier (en vain) l’absence de ressemblance.
D’ailleurs toute la perruquerie (abondante) du film est assez redoutable. Tout comme les maquillages de vieillissement souvent limites, il est troublant de voir encore aujourd’hui ce genre de production grand luxe trébucher sur des détails aussi "basiques". Alors que par ailleurs la catastrophe annoncée concernant le personnage virtuel de Dr Manhattan est, elle, évitée. De justesse soit, mais évitée tout de même grâce au talent de Billy Crudup qui au-delà du trucage numérique imparfait parvient à faire passer une véritable émotion à l'aide de quelques gestes et d'une voix bouleversante. Quoiqu’il en soit, qui oserait prétendre qu’un acteur peint en bleu aurait été préférable ?

Outre une scène supposée torride qui n’échappe pas totalement au ridicule, on pourra également reprocher à Snyder de céder à un certain maniérisme frime, poussant un peu loin le principe du plan "impossible" ou de l’effet ralenti durant les combats. Pourtant, ce côté un tantinet artificiel parfois souligné par les effets spéciaux renforce pour une fois l'ambiance générale de cette réalité parallèle quasi onirique inhérente au scénario original.
Bref, à ce petit jeu des erreurs, peu de films peuvent s’enorgueillir d’un sans faute absolu, en particulier lorsque le défi de départ est comme ici à l’image du résultat final : immense.

samedi 21 février 2009

L'Incroyable Hulk

Après Iron Man qui inaugurait la reprise en main par la Marvel de ses héros portés à l’écran, voici le retour du colosse vert parfumé aux rayons Gamma. Un nouveau départ censé faire oublier la précédente version de 2003 réalisée par Ang Lee et jugée catastrophique. Le moins que l'on puisse dire c'est que l'on est loin du compte.

S'appuyant sur un scénario qui exploite le thème essoré du super soldat, le film se contente d'aligner les clichés les plus prévisibles sous le prétexte paresseux de la fidélité à l'histoire d'origine. Pas une seule minute qui soit surprenante : tout est vu, revu et passablement faisandé au-delà du tolérable, en particulier lorsqu’on se targue de rénovation.

La réalisation impersonnelle de Louis Leterrier ne compense malheureusement pas cette vilaine trame en égrenant platement toutes les tartes à la crème visuelles en vigueur dans le film d'action de la décennie, musique tambourinante au kilomètre comprise. Jusqu'à d'invraisemblables incohérences où la même poursuite voit alterner des plans de nuit totale, de plein jour et de petit matin, où des trombes d'eau se déversent juste au bon moment sans prévenir, où des batailles rangées se déroulent sur un campus d’université totalement désert, où l’on fabrique un vaccin dans une cuisine avec trois éprouvettes et autres stupidités du même tonneau. Où sous prétexte de divertissement on prend le spectateur pour un crétin…

Le thème original du bourrin vert n’étant pas à la base d’une richesse époustouflante, et passée la déception d’un traitement qui joue ouvertement la démission côté imagination, on pouvait espérer quelques compensations spectaculaires dernier cri là où le film d’Ang Lee échouait cruellement. Hélas nous n’aurons droit cette fois encore qu’à des créatures artificielles d’une rare laideur tant esthétique que technique. L’ennuyeux combat de catch final sur fond de grosses voix déformées et de rugissements est aussi creux sur le plan visuel que dramatique. Comme les autres personnages, on se contente de regarder, incrédules, ces improbables séquences de "dessins animés" sans intensité ni enjeux.

Quant aux acteurs plutôt hauts de gamme qui se sont fourvoyés dans cette aventure, ils font certes correctement leur boulot, mais ne sont pas pour autant très bien choisis. En particulier un Tim Roth dont le talent n’est plus à démontrer mais qui, outre les trois phrases moisies qui lui sont dévolues, n’a pas vraiment le physique du rôle. Quant à Liv Tyler en scientifique de pointe no commentEdward Norton fait au mieux avec ce qu’on lui donne tandis William Hurt s’en sort honorablement dans un rôle en carton. Bref, comme un petit sentiment de confiture aux cochons, même si ces présences prestigieuses et le ton sérieux permettent au film d’échapper au statut d’indigent nanar façon Les 4 Fantastiques pour se contenter de n’être qu’un mauvais film sans saveur. Quant à la comparaison avec la version honnie de 2003, l’aspect dit "psychologique" me semble mieux traitée par Ang Lee et ses comédiens qui n’ont décidément pas à rougir devant ce triste avatar.

Après l’inattendu Iron Man doté d’un scénario à peine plus passionnant mais tout entier porté (détourné ?) par l’acteur et un réalisateur qui a la sagesse de le laisser faire, cette nouvelle mouture Marvel n’augure rien de bon. Elle démontre que la " fidélité" n’est pas nécessairement un gage de qualité et que la thématique des super-héros manque trop souvent de substance pour n’être confiée qu’à des réalisateurs dociles se contentant de filmer un storyboard conçu par une armada de scribouillards aux ordres.
Depuis le Superman de Donner jusqu’aux récents Batman de Chris Nolan en passant par Tim Burton et évidemment les X-Men de Bryan Singer, les producteurs devraient savoir que les réappropriations sévères de la part de cinéastes de caractère constituent la seule manière viable de porter à l'écran des histoires souvent simplistes et datées. Robby pas content.

vendredi 6 février 2009

A Couteaux Tirés

Film à la carrière discrète (on dit aussi "échec commercial"), The Edge se révèle pourtant une solide production comme il en existe peu sur le thème de l'aventure avec un grand "A". Réunissant les impeccables Anthony Hopkins et Alec Baldwin aux prises avec un environnement sauvage somptueux mais pour le moins hostile, Lee Tamahori nous emporte loin, très loin, quelque part entre les récits d'aventure de notre jeunesse et le thriller machiavélique.

Richement produit par Art Linson juste après Heat déjà écrit par le très polyvalent et talentueux David Mamet (Glengarry, Verdict, Hoffa), le film s'est dans un premier temps construit autour d'Harrison Ford et Dustin Hoffman. Mais le duo d'acteurs finalement retenu fut sans aucun doute le meilleur choix possible pour servir cette intrigue moins simpliste qu'il n'y paraît.

La petite équipe d'un séduisant photographe de mode (Baldwin) part en Alaska pour mitrailler dans un environnement sauvage une célèbre top model mariée à un milliardaire vieillissant et passablement jaloux (Hopkins). A la suite d'un crash durant un vol de reconnaissance, l'amant présumé, son assistant et le mari suspicieux se retrouvent perdus au milieu de l'Alaska montagneuse. Commence alors une marche aussi longue qu’éprouvante, où il faut constamment lutter pour sa propre survie... sans négliger de surveiller du coin de l'oeil son compagnon d'infortune.

Outre les innombrables et très efficaces péripéties auxquelles on pouvait s'attendre (ours kodiak terrifiant en guest star), toute l'astuce du scénario consiste à y imbriquer une forte dimension psychologique liée aux caractères et aux enjeux symbolisés par les deux protagonistes principaux. Conscient que son statut de milliardaire suscite un constant mélange d'envie, d'admiration teintée de jalousie voire de haine, Morse/Hopkins est un homme froid, sur la réserve mais discrètement généreux, tout entier tourné vers l'efficacité et le rationnel. Le talent de l'acteur consiste à transmettre également une ombre de vulnérabilité au parfum de désespoir qui semble inséparable de la trop grande lucidité du personnage.
Face à lui Alec Baldwin excelle à nouveau dans cet emploi de charmeur énergique aux intentions pas très claires. Rôle qu'il avait déjà visité avec succès dans les tortueux MaliceLa Jurée. Grâce au parti pris de suivre en permanence les rescapés sans jamais alterner avec d’hypothétiques recherches ou tout autre retour à la "civilisation", les personnages prennent le temps d’évoluer au gré des épreuves. Mais sans toutefois se transformer radicalement : David Mamet évite en effet les gros sabots d'une niaise rédemption comme le cinéma populaire américain nous en sert trop souvent.

L'autre personnage incontournable du film est évidemment ce décor du bout du monde magnifié par une réalisation ample, rigoureuse, joliment classique et soutenue par une lumineuse photographie. Loin du tout numérique et des effets tourbillonnants si courants depuis, A Couteaux Tirés prend résolument le pari du réalisme en allant tourner presque entièrement en extérieur. Rares sont les films qui savent si bien tirer parti d'un tel cadre d'exception. Une option qui s'avère très payante tant pour l’immersion du spectateur que pour l’efficacité des rebondissements. Bien sûr il s’agit là d’un réalisme tempéré par une bonne dose de coups de bol, mais n'est-ce pas là souvent le prix à payer pour vivre de telles aventures ? On pourra également déplorer une fin un peu abrupte, un fond idéologique légèrement rance ou bien encore la très paresseuse musique de Jerry Goldsmith. Mais le souffle du film et le plaisir d'être diverti sans être pris pour des abrutis l'emporte aisément sur ces quelques menues faiblesses.

mardi 27 janvier 2009

Entracte

Si vous lisez ces lignes de temps à autre, vous avez sans doute remarqué que le rythme de parution des billets s'est quelque peu ralenti ces derniers temps. Enfin il s'est arrêté quoi...
Afin de dissiper la sourde angoisse qui j'en suis sûr vous tenaille, j'ai le plaisir de vous annoncer que cette interruption de transmission n'est que temporaire. La parution devrait reprendre dès le mois prochain c'est-à-dire dès que j'aurai achevé la production de mon nouvel album. D'ici là discipline et concentration sont de rigueur, d'où moins de films et donc moins de billets. CQFD.

Merci de votre patience et à très vite.

Robby

vendredi 26 décembre 2008

Peau d'Âne

Comme presque tous les ans à la période des fêtes, une chaîne de télé se dévoue pour nous rediffuser l’adaptation du conte de Charles Perrault. Tant mieux, car le très joli film de Jacques Demy garde tout son charme quarante ans après sa réalisation. Et puis c’est toujours mieux que cette gourde de Sissi.

Troisième comédie musicale avec le compositeur Michel Legrand après les célébrissimes Parapluies de Cherbourg et Demoiselles de Rochefort, Peau d’Âne est en revanche moins chanté que ses prédécesseurs et s'en tient à des chansons illustrant les moments clefs de l’intrigue. Le résultat est plus facile d’accès et présente en apparence une forme proche des productions Disney. En apparence seulement, car Jacques Demy prend soin de garder tous les aspects les plus symboliques qui font des contes traditionnels bien autre chose que de simples histoires colorées destinées aux tout-petits. Ici l’inceste est clairement le thème central de l’intrigue puisqu’un Roi, veuf inconsolable, ne trouve que sa propre fille digne de remplacer la défunte Reine à ses côtés. Aidée par sa marraine la Fée des Lilas, la Princesse n’a d’autre choix que de fuir le royaume incognito sous les traits d’une souillon habillée d’une peau d’animal. Inimaginable au pays de Mickey !

Comme l’a écrit Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des Contes de Fées, ces histoires ancestrales n’évitent pas d’aborder les problèmes les plus cruciaux de l’existence contrairement aux œuvres plus récentes qui tendent à construire un univers sécurisant conforme avant tout à l’idée que veulent se faire les adultes de leur progéniture idéalisée. Les contes originaux, souvent affinés durant des siècles voire des millénaires, entendent plonger carrément le jeune lecteur dans les difficultés existentielles qu’il est amené à affronter durant sa construction psychique. Toute l’intelligence des contes est d’aborder ces sujets complexes sous forme d’œuvres d’art qui captivent avant tout par leurs qualités littéraires et narratives. En édulcorer les aspects jugés les plus "choquants" sous prétexte de les rendre abordables aux plus jeunes les vide de leur sens.
Conscient de la richesse du sujet, Jacques Demy expose donc clairement l’argument du conte sans l’éviter, ni utiliser de langage crypté destiné aux adultes, ni en rire. En cela Peau d’Âne est une exception dans le monde pourtant foisonnant du conte porté à l’écran : il garde sa vertu féerique tout en préservant son caractère le plus profond. Comme l’histoire originale, il permet à chaque âge de la vie de s’y retrouver. Son statut de film culte trouve sans doute là son origine, au même titre que les contes ont su traverser les siècles.

Le cinéaste illustre par ailleurs au mieux (pour l’époque) l’aventure elle-même grâce à une luxueuse direction artistique (pour une production française) et une bonne humeur vivifiante à laquelle Michel Legrand contribue grandement avec son entêtante bande originale reconnaissable dès les premiers accords. Soutenu par une distribution de choix qui voit défiler Jean Marais, Catherine Deneuve, Micheline Presle, Jacques Perrin et Delphine Seyrig, le film séduit, amuse souvent, émerveille parfois. Bien sûr on peut déplorer un jeu manquant de profondeur, une lumière qui ne préserve jamais un coin d’ombre ou une esthétique parfois kitsch, mais heureusement le film est court (1h25) et le rythme soutenu. Au passage le spectateur attentif sourira aux références faites à d’autres contes (Le Chat Botté, Les Fées) et bien sûr au film La Belle et la Bête de Jean Cocteau dont Jean Marais et son pourpoint largement épaulé n’est que l’expression la plus visible.

La Belle et la Bête et Peau d’Âne, deux ovnis survolant un cinéma français si rétif et méprisant face à l’imaginaire, deux chef-d’œuvres hors du temps qui se répondent à vingt-cinq ans d’écart et nous émerveillent intelligemment encore aujourd’hui. Bonnes fêtes !

lundi 15 décembre 2008

Les Ruines

Voilà un film qui réunissait tout pour n'être qu'une énième purge sur le thème du troupeau de jeunes méga-wizz confrontés à l'ignoble menace tapie au fond des bois.
L'introduction ne nous épargne rien : les sourires Ultra Brite, les Bikinis, la plage, la drague et les préoccupations puissantes ("où est ma bague ?"). Deux couples d'étudiants en vacances dans un hôtel au Mexique sont abordés par un inconnu allemand qui les invite à rejoindre ses amis archéologues sur un site de fouilles au fin fond de la forêt. À ce stade on est moyennement enthousiaste et l'on a la sensation de déjà prévoir la suite. De fait, si le site et les habitants du coin sont bien là, les archéologues n'y sont plus. Ou tout au moins plus vraiment. Enfin vous verrez...
Car le réalisateur Carter Smith et son scénariste Scott B.Smith (Un Plan Simple) auteur du roman dont est tiré le film sont très malins et concoctent là une sacrée bonne surprise à mille lieues d'un soporifique Wolf Creek ou des affligeants Cabin Fever et Hostel.

Jouant astucieusement de certains poncifs pour nous surprendre et utilisant au mieux l'unité de lieux et de temps pour créer un climat oppressant, Les Ruines est un véritable film fantastique en forme de huit clos se déroulant presque exclusivement au sommet d'une pyramide maya envahie par une drôle de végétation.
Son habile crescendo conduit des personnages finalement pas si tartes que prévu vers un inexorable cauchemar qui finit par donner quelques bonnes suées au spectateur en alternant menace surnaturelle et conditions climatiques extrêmes. Des effets gore particulièrement efficaces ponctuent au mieux une ambiance tendue qui fonctionne sur la longueur, bien loin d'une creuse juxtaposition de saynètes horrifiques pour public pop-corn.
Sûr de lui, Carter Smith n'éprouve d'ailleurs pas le besoin d'en rajouter dans la frime côté réalisation ni dans l'humour lourdingue vaguement distancié pour faire passer la pilule : ici tout est carré, efficace et classique dans le bon sens du terme. Jusqu'à une interprétation tout à fait honorable, chose assez rare dans ce type de production.

On parvient à la fin avec le sentiment jouissif d'avoir été embarqué dans une aventure horrifique solidement construite et mise en image (Darius Khondji inside) respectant les codes du genre en les utilisant au mieux. En cela Les Ruines rejoint ces excellentes surprises dont on n'attendait à priori rien comme Tremors, Darkness, Isolation et autres The Descent. Youpi.

vendredi 5 décembre 2008

Intermission

Tout en accent rugueux et copieusement arrosé à la Guinness, Intermission nous emporte à Dublin suivre les mésaventures d’une poignée de personnages ordinaires à un tournant de leur vie - pour ne pas dire en plein pétage de plomb. Parfois violent, parcouru d’un humour très noir, le film passe en permanence du drame au polar, de la love story à la comédie la plus grinçante. A l’image du percutant prologue, John Crowley joue merveilleusement de la rupture de ton pour nous déstabiliser et rendre imprévisible le registre de la scène voire du plan suivant. C’est assez jubilatoire, mais rend dangereusement "spoilante" toute tentative de résumer l’histoire.

Accumulant un foisonnement de détails qui flirtent parfois avec le burlesque ou le trash, l’émotion surgissant sans prévenir au détour d’une réplique ou d’un regard, Intermission est un délicieux cocktail dans la lignée de Bons Baisers de Bruges, Sammy et Rosie s’Envoient en l’Air, The Snapper ou même Snatch. On y croise entre autres un policier obsédé par la violence et fan de musique celte (Colm Meaney), un étalagiste amoureux transi qui parfume son thé à la sauce piquante (Cillian Murphy), son pote miné par l’abstinence sexuelle, un vieillard handicapé qui boit sa Guinness sur le dos, une petite frappe détestable (Colin Farrell), un chauffeur de bus revanchard, une fille au duvet tenace (Shirley Henderson), un sale gosse qui adore provoquer des accidents et même une course de lapins. C’est tonique, parfois hilarant, vaguement désespéré et interprété à la perfection par une pléiade d’acteurs "à tronches" tous remarquables, qu’ils soient connus ou non.

Le scénario réserve de très bonnes surprises dont quelques scènes d’anthologie dans le pub local, le supermarché ou le club de rencontre pour dames d’un certain âge. Même si le réalisateur aurait pu faire l’économie d’un tic de cadrage un peu appuyé et que dix minutes de moins auraient densifié l’intrigue, Intermission est une excellente surprise comme nos voisins d’outre-manche (et en l’occurrence un peu au-delà) savent si bien les trousser. Epatant.

lundi 1 décembre 2008

Bobby

Réunissant une flopée de stars confimées ou en devenir, Bobby imagine la vie d'une vingtaine de personnages dont le point commun sera d'être présents à l'Hôtel Ambassador lors de l'assassinat du sénateur Robert Kennedy en juin 1968. L'histoire s'étend sur quelques heures et les destins croisés se situent presque tous sur les lieux du crime : l'hôtel lui-même. Passant des cuisines au luxueux hall d'accueil, du militant de base à l'invité de prestige, de la coiffeuse à la standardiste, du retraité qui perd la tête au futurs mariés, le film brosse une série de portraits censés illustrer au mieux une époque où droits civiques, drogues, Vietnam et militantisme sont à l'ordre du jour.

Même si le procédé du film choral est aujourd'hui moins novateur et surprenant, ce type de construction éclatée impressionne toujours par sa capacité à gérer plusieurs histoires en parallèle. Par son côté "zapping", il permet aussi de palier les problèmes de rythme posés par une construction linéaire classique. L'exercice se prête bien également à l'utilisation de stars venues là faire un petit tour, parfois dans des rôles inhabituels, une manière de prendre quelques risques à moindres frais. Lorsque les auteurs sont assez inspirés pour ne pas se limiter à l'effet formel, cela donne des films magnifiques et envoûtants tels Magnolia ou Collision. Mais Emilio Estevez n'est pas Paul Thomas Anderson ni Paul Haggis et même s'il montre une belle aisance pour ce premier film, son Bobby glisse souvent vers un hors sujet quelque peu superficiel et mélodramatique.

Si le titre pouvait en effet laisser présager un propos politique assez soutenu, le scénario s'égare vite vers des histoires personnelles sentimentales qui ne présentent que peu d'intérêt. Du coup le scénario morcelé renforce une impression de feuilleton télévisé en passant ainsi d'une saynète à l' autre, où l'on apprend que Paul trompe Miriam avec Angela et que Virginia a des problèmes avec l'alcool et son mari.
Une scène permet de donner un aperçu de ce qu'aurait pu (dû ?) être le film : celle où le chef cuisinier de l'hôtel interprété par l'excellent Laurence Fishburne explique à un de ses commis révolté comment il préfère laisser aux Blancs l'impression qu'ils sont à l'origine des évolutions de la société de l'époque pourvu que le résultat soit là. C'est fort, très bien écrit, intelligent et pile dans le sujet. Dommage que le reste ne soit pas de ce niveau.

Comme s'il s'apercevait in extremis de ses égarements, Emilio Estevez revient à son sujet en ponctuant le film de documents d'archives montrant la campagne du sénateur à travers le pays. Ces intermèdes sont autant de remises sur rails de ce qui semblait être son intention première : rendre hommage à l'idéal pacifique et généreux incarné par Robert Kennedy. Si les discours sont en effet émouvants et forts bien écrits (en particulier celui qui clôt le film), on peut aujourd'hui trouver naïve cette présentation simpliste et angélique - pour ne pas dire christique - des Kennedy. On sait que la réalité des personnages était assez éloignée du mythe et des espoirs qu'ils ont suscités. Or le film ne prend jamais aucune distance et ne présente que l'image officielle qui paraît bien datée en 2007.

On suit malgré tout sans ennui les pérégrinations de ces personnages très divers en guettant avec gourmandise l'apparition de la prochaine star. Tout ce petit monde est d'ailleurs impeccable et permet de passer un bon moment. Même Sharon Stone joue sobre et juste un rôle pourtant un tantinet appuyé dans le registre "je casse mon image". Anthony Hopkins passe d'un fauteuil à un autre, Elijah Wood ouvre ses grands yeux, William H. Macy reprend son personnage de faible/fort, Helen Hunt et Martin Sheen forment un couple parfois émouvant. Outre un impressionnant Laurence Fishburne déjà évoqué, se distinguent un Shia LaBeouf décidément très doué et une Demi Moore en épave de luxe qui montre à quel point les rôles sombres lui vont à merveille.
Au final un premier film honorable bien qu'inégal, qui se perd un peu en route, mais qui parvient dans sa dernière ligne droite à joliment monter en intensité.