dimanche 27 septembre 2009

Outpost

Nouvel avatar du cinéma fantastique anglais, Outpost fut d’abord un projet mené par Neil Marshall (The Descent) qui préféra se consacrer à son désastreux Doomsday. C’est Steve Barker, un inconnu venu de la télévision, qui prit la relève pour mener à bien ce film qui ne connut finalement pas les honneurs des salles obscures pour se contenter d’une sortie en DVD. Il faut bien reconnaître que c’est rarement un gage de qualité pour ce genre de production. Pourtant Outpost possède quelques solides atouts qui valent le détour.

Dans la grande tradition du film fauché et de l’aventure mystérieuse pulp, Outpost conte les déboires d’une poignée de mercenaires et de leur mystérieux commanditaire aux prises avec des forces surnaturelles emprisonnées dans un ancien bunker, ici enfoui sous terre au fin fond du Kosovo. Certes, l’introduction frise le téléfilm avec ses acteurs un peu trop typés qui parcourent en grimaçant une pauvre forêt sur fond de combats lointains évoqués uniquement à coup de bruitages. Heureusement, Outpost décolle dès la découverte du sombre bunker.

Car la petite troupe se retrouve vite confrontée à des phénomènes terrifiants tant à l’intérieur du fortin qu’en surface. Déjà éprouvés par l’attaque de mystérieux assiégeurs invisibles, les soldats font la découverte d’un curieux personnage amorphe et mutique parmi un tas de cadavres gisant dans une des innombrables pièces d’un bunker poisseux à souhait. Suivront d’autres trouvailles monstrueuses ponctuées de sanglantes disparitions et d’effrayants dérèglements climatiques jusqu’à la révélation du véritable but de l’expédition : retrouver une redoutable machine construite jadis par les Nazis. Ach !

Si jusque-là le film tient ses promesses côté suspens, surprises et mystère, le scénario se prend violemment les pieds dans le tapis lorsqu’il s’agit de tenir une certaine logique dans les conséquences liées à l’utilisation de la machine infernale - au demeurant fort jolie. Le film tout entier ne s’en relève pas, jusqu’à devenir dans la toute dernière partie un fatras incompréhensible qui, cumulé avec la pauvreté des moyens, n’échappe au cinéma Z que par la grâce d’une réalisation honorable. Il est regrettable de s’être ainsi loupé au stade même de l’écriture en sachant que l’extrême modestie du budget ne permettrait pas de détourner la vigilance du spectateur par la surenchère visuelle.

Malgré tout, Outpost est une très belle surprise pour tout fan de vrai cinoche fantastique, loin de l’avalanche de slashers qui se déverse sur les écrans. Par le soin apporté à l’esthétique en dépit d’un budget étriqué, les vieux thèmes revisités au parfum - rare - de EC Comics et une ambiance pesante tout à fait épatante, Steve Barker parvient à faire décoller son film vers des sphères prometteuses.

vendredi 18 septembre 2009

Ipcress, Danger Immédiat

Fort du succès de ses trois premiers James Bond dont le prestigieux Goldfinger en 1964, le producteur canadien Harry Saltzman lance l’année suivante une nouvelle série de films d’espionnage. Mais plutôt que dupliquer la recette en choisissant un 007 bis, c’est sur l’antihéros imaginé par Len Deighton que le producteur jette son dévolu.

Ancien escroc reconverti - de force - en agent du gouvernement de Sa très Gracieuse Majesté, Harry Palmer est un homme d'extraction modeste et d'apparence quelconque. Insolent et cynique, l’espion aux lunettes d’écaille aborde son métier de manière très routinière, sans la moindre fibre patriotique ni surtout aucune confiance en ses employeurs. Affecté à des taches subalternes, il s'acquitte de sa mission en évitant les ennuis, puis regagne son modeste home où il peut s'adonner à ses deux passions : la musique classique et la cuisine. Autant dire qu'on est loin, très loin de son Bond-issant prédécesseur imaginé par Ian Fleming. Seul un intérêt prononcé pour la gent féminine rapproche les 2 personnages.

The Ipcress File débute alors que Palmer, occupé à de plates surveillances de routine, est recruté par le chef du contre-espionnage afin d'enquêter sur la disparition de plusieurs scientifiques travaillant pour le gouvernement. Trouvant là un moyen d'arrondir ses fins de mois, Palmer accepte la proposition du Colonel Ross et se trouve brusquement propulsé dans un univers dangereux et violent où microfilms, meurtres, enlèvements, agents doubles et lavages de cerveaux sont de mise…

Tous les ingrédients du film d’espionnage de la grande époque sont donc réunis, faisant d’Ipcress l’archétype du genre, et sans doute aussi le plus réussi. Len Deighton fait partie des écrivains qui offrent une vision sombre et très critique des services secrets, démystifiant autant l’ennemi que l’allié dans leurs motivations ambivalentes. Le film s’inscrit également dans cette démarche réaliste et plutôt audacieuse en pleine Guerre Froide. Pas de folles cascades, de gadgets ni d’improbables espionnes glamours, mais le cadre sévère d’un Londres tout de grisaille où se croisent, se mentent et s’entretuent des hommes ordinaires en trench.

Sans la vision éclairée de Saltzman, ces options auraient pu engendrer un film de série assez terne. Heureusement, deux choix décisifs hissèrent le projet dans la catégorie des œuvres majeures. Tout d’abord celui du réalisateur Sidney J. Furie, cinéaste canadien inconnu qui, par ses partis pris esthétiques sophistiqués, donna aux décors gris du quotidien une allure étrange, dérangeante, presque fantastique. Magnifiquement cadré dans un cinémascope spectaculaire, chaque plan relève d’une composition minutieuse et inventive aux angles parfois improbables mais toujours furieusement percutants. Loin de se faire oublier, la réalisation est ici presque un personnage à part entière, bousculant en permanence un spectateur désorienté à force d’inspecter chaque recoin du cadre.

Le second choix fut bien sûr de retenir un autre inconnu pour incarner le rôle principal. Michael Caine n’avait à l’époque qu’un seul film à son actif et, à 32 ans, sa carrière piétinait dangereusement lorsque Harry Saltzman lui proposa le personnage. Le producteur avait déjà saisi le gigantesque potentiel de ce comédien qui, comme Palmer, présentait un physique ordinaire, était issu des quartiers pauvres et pratiquait un redoutable humour. Surtout, il avait compris à quel point la personnalité et le talent exceptionnel de Caine pouvaient rendre vivant et attachant un personnage en apparence banal, laconique et passablement cabochard évoluant dans un univers glacial et guère sympathique. La participation de l’acteur alla au-delà des espérances du producteur puisqu’il fut même à l’origine du nom du personnage. En effet, les romans étant écrits à la première personne, l'espion n’y est jamais nommé. Ce sont Michael Caine et Harry Saltzman qui trouvèrent le nom Harry Palmer en cherchant une sonorité la plus commune possible. De quoi refléter le caractère d'un personnage à l’opposé du sémillant James incarné alors par Sean Connery.

Suite à l’énorme succès critique et publique rencontré par le film dès sa sortie, deux autres opus virent le jour, tous deux adaptés du même auteur et interprétés par Michael Caine : Mes Funérailles à Berlin et Un Cerveau d’un Milliard de Dollars. La réalisation du premier en 1966 à Berlin même donne au film un cachet historique tout à fait exceptionnel. Confié cette fois au très bondien Guy Hamilton, Mes Funérailles à Berlin offre l’essentiel de ce qui fit le succès de Ipcress : intrigue à multiples bandes, ambiance de Guerre Froide presque palpable et dialogue acérés. La réalisation reprend partiellement le style imposé par Sidney J. Furie tout en l’adoucissant. Le film, bien que parfois confus, reste une belle réussite qui achève de donner à la série Palmer son statut de classique de l’espionnage "à l’ancienne".

Malheureusement, Un Cerveau d’Un Milliard de Dollar tourné un an plus tard peine à se hisser au même niveau. Dès le générique graphique conçu par Maurice Binder et illustré d’une plate musique de variété, la volonté de devenir un nouveau James Bond est évidente. La base secrète high-tech, le projet démesuré d’un richissime mégalomane, la romance de papier glacé altèrent considérablement l’identité propre de la série. Plus tout à fait un Harry Palmer sans être un véritable Bond, le film de Ken Russel peine à convaincre et s’enlise dans l’anecdotique de carte postale et l’action invraisemblable. Malgré la présence de Karl Malden, de quelques dialogues savoureux et d’un final spectaculaire joliment réalisé, ce troisième opus signe l’essoufflement d’une série qui semble se renier.

Finalement, ceux qui surent le mieux exploiter et décliner l'esprit de The Ipcress File sont les créateurs de l’excellente série Le Prisonnier (1967). Elle pourrait presque être une aventure de Harry Palmer tant les similitudes sont nombreuses : services secrets douteux, ambiance mystérieuse, manipulation mentale, héros insubordonné et cassant ; jusqu’à une réalisation très inspirée des expérimentations de Sidney J. Furie. Bien sûr, la télévision ayant un impact plus important, c’est la série de Patrick McGoohan qui marqua bien davantage les esprits sur plusieurs générations.

Une raison supplémentaire de découvrir l’œuvre de référence qui a su magistralement définir, pour longtemps, les codes du film d’espionnage et qui, au passage, propulsa Michael Caine à la place qui lui revenait : tout en haut de l’affiche.

lundi 14 septembre 2009

Un Américain Bien Tranquille

Cruelle ironie de l'Histoire, le film de Phillip Noyce dut affronter, à 50 ans d’intervalle, les mêmes critiques que le roman dont il est adapté. Si en 1955 Graham Greene fut accusé d'antiaméricanisme à la publication d’Un Américain bien Tranquille, le film le fut tout autant en 2002, au point où Miramax annula sa sortie pour cause de proximité avec le fameux 11 septembre et d’une vision de la CIA incompatible avec le Patriot Act. Mais grâce à la ténacité de Michael Caine, le film fût finalement projeté au festival de Toronto où son succès lui permit de débuter une exploitation dans... 6 salles !

Nous sommes ici au Vietnam en 1952 durant la période-charnière qui voit se mettre en place la future boucherie made in USA à la suite du naufrage colonial indochinois made in France, le tout sur fond de Communisme sanglant. Autant dire que l'époque est peu propice au triomphalisme et aux visions manichéennes de propagande.
C'est par le regard de Thomas Fowler, correspondant du London Times en poste à Saigon, que nous sommes témoins de l'engrenage infernal qui se met en place. Homme lucide, sensible mais désabusé, Fowler s'est depuis longtemps fondu dans cet environnement exotique qui n’en finit pas de se décomposer sous les coups de boutoirs de l’Histoire. Témoin professionnel revenu de tout et qui se targue de ne jamais prendre parti, le journaliste devenu presque dilettante ne vit que dans l’attente de retrouver sa jolie maîtresse vietnamienne : Phuong. Jusqu’au jour où il se lie d’amitié avec Alden Pyle, un jeune américain idéaliste et plein de bonne volonté fraîchement débarqué à Saigon…

Fort bien adapté par le brillant Christopher Hampton (Les Liaisons Dangereuses, Carrington...), le film de Phillip Noyce joue admirablement sur les deux axes principaux de l’intrigue : d’une part les coulisses d’événements historiques tragiques et d’autre part le registre sentimental du triangle amoureux qui se met en place. Les deux aspects sont abordés avec la même acuité sans tomber jamais dans le mélodrame facile ou la fresque grandiloquente. Ce qui, reconnaissons-le, est une surprise de taille de la part de Phillip Noyce dont la filmographie aseptisée ne brille ni par sa subtilité ni son regard pertinent sur le monde.

Soutenue par une sombre et magnifique photographie de Christopher Doyle (Hero, In the Mood for Love, 2046...), la réalisation est à la fois inspirée et discrète, résolument tournée vers les personnages. Le parti pris des champs-contre-champs filmés face caméra renforce encore le sentiment que les protagonistes nous prennent à témoin de leurs doutes, nous interpellant presque sur leurs choix moraux. Mais les auteurs n’oublient jamais non plus de faire avancer une intrigue aux relents de polar poisseux, ou bien d’user d’un savoir-faire très efficace lorsqu’il s’agit de mettre en image un effroyable attentat sur les lieux mêmes où il se déroula jadis. Le film fut d'ailleurs presque entièrement tourné au Vietnam.

Côté interprétation, Brendan Fraser incarne parfaitement le fringant mais ambigu Pyle. Il nous rappelle ici, comme dans Gods and Monsters, qu'il est un excellent comédien le plus souvent mal exploité. Quant à Do Thi Hai Yen qui interprète Phuong, elle est magnifique de sensibilité retenue et de complexité. Malgré un minimum de dialogue, elle parvient à semer le doute chez le spectateur quant à ses intentions et émotions, comme elle le fait avec les personnages du film.

Mais c’est bien sûr Michael Caine qui illumine le film tout entier. Rarement l’acteur aura été aussi bien servi par un rôle où il peut donner toute la mesure de son immense talent. D'une phrase, d’un regard, il emporte le spectateur dans le tourbillon de ses émotions contradictoires, sa détresse, son implacable lucidité désenchantée face aux horreurs du monde et au désordre de sa propre vie. Tout à tour poignant, caustique, amoureux, terrorisé, blessé surtout, le comédien est à chaque instant au sommet de son art sans jamais donner le sentiment d’une "performance". Bien davantage que pour son rôle de l’Oeuvre de Dieu, la Part du Diable, c’est évidemment avec ce personnage-ci que l’Oscar lui revenait de droit, célébrant enfin son talent autrement que dans le cadre d’un second rôle.

Mais l’on sait combien ces récompenses sont conditionnées par le contexte, le message et le succès du film. Or, outre son échec commercial, cet Américain bien Tranquille ne l’était sans doute encore pas assez pour être loué à sa juste valeur. Malgré une pluie de nominations internationales et une carrière chaotique étalée sur plus d'un an, cette nouvelle adaptation* du roman de Greene reste mal connue. Une injustice que le cinéphile curieux et exigeant ne manquera pas de réparer en découvrant au plus vite cet excellent film.


*Une première version fut portée à l’écran par Joseph L. Mankiewicz en 1958.

dimanche 6 septembre 2009

L'Oeuvre de Dieu, La Part du Diable

Et hop encore un titre français qui décoiffe ! Mais cette fois les distributeurs ont une excuse puisqu'il s'agit de l’adaptation d’un best seller de John Irving dont la traduction date de 1986. Il faut reconnaître que ça sonne bien, même si les intentions de l’auteur s’en trouvent considérablement altérées pour ne pas dire détournées. Difficile à traduire tel quel, The Cider House Rules est pourtant le cœur du propos de Irving qui entend démontrer que des lois arbitraires imposées par des gens non concernés sont faites pour être transgressées. Un propos qui va à l’encontre de la plate connotation religieuse et moralisante de la version française.

Sixième roman de l’écrivain et troisième adaptation à l’écran après Le Monde Selon Garp et Hôtel New Hampshire, L’Oeuvre de Dieu, la Part du Diable est né de la volonté indéfectible de John Irving qui cette fois écrivit le scénario, obtint un droit de regard sur le casting, le choix du réalisateur et même le montage final. Longtemps différé pour des raisons de productions ou de réalisateurs défaillants, c’est presque treize ans après son adaptation écrite que le film de Lasse Hallström vit enfin le jour.

Roman préféré de l’auteur, on pouvait redouter un traitement par trop révérencieux ou littéraire qui oublierait que le cinéma obéit à ses propres règles. Mais Irving parvint à dépasser brillamment cet obstacle en offrant une remarquable adaptation de son œuvre et qui fut à juste titre récompensée par un Oscar. Sans jamais trahir ni affadir le propos, le film présente une version précise et fidèle, tout en densifiant considérablement le dernier tiers d’un roman qui s’étiolait.

L’essentiel est là : au travers de l’itinéraire initiatique d’un jeune homme élevé dans un orphelinat de la côte Est des Etats-Unis durant les années 30 et 40, le film aborde quelques thèmes rares dans un cinéma américain populaire si souvent coupable de pusillanimité face à la morale religieuse qui mine le pays. Toute la force du film de Haalström est ainsi de proposer une réflexion sur des sujets tels que l’avortement, l’inceste et plus largement la transgression, et ce sous une forme luxueuse et romanesque aisément accessible. D’un point de vue "pédagogique", la démarche est bien plus efficace qu’un film ouvertement militant s’adressant à un public conquis d’avance.

Lasse Hallström déploie donc tout son talent et son savoir-faire pour offrir une œuvre à la fois ample et profondément intimiste. En adoptant un style flamboyant frisant l'académisme mais toujours d’une très grande beauté formelle, le cinéaste parvient fort bien à illustrer l’univers foisonnant de John Irving où mélodrame, comédie, situations extraordinaires et simple quotidien se côtoient avec bonheur. Sans oublier l’immense tendresse de l’auteur pour tous ses personnages, même les plus ambigus.

Dans le rôle d’Homer Wells l’orphelin introverti découvrant le monde, Tobey Maguire est impressionnant de justesse à chaque instant tandis que Michael Caine incarne un bouleversant Dr Larch plus vrai que nature. Son rôle de père adoptif, mentor et professeur à la fois généreux et égoïste, pudique et sentimental lui vaudra au passage son second Oscar. À leurs côtés, Charlize Theron compose un personnage crédible et vivant tandis que Delroy Lindo et Erykah Badu sont excellents dans des rôles plus discrets mais décisifs. À noter également un stupéfiant casting d’enfants, que les personnages soient muets ou non. On retrouve, là plus qu’ailleurs, toute la finesse et la sensibilité du réalisateur de Gilbert Grape.

Sans être évidemment un brûlot subversif, L’Oeuvre de Dieu, La Part du Diable se révèle résolument plus audacieux et subtil que la moyenne des "films à Oscars". En somme, un beau et grand mélodrame magnifiquement réalisé qui charme et émeut tout en affirmant avec finesse un positionnement moral et social courageux. Pas mal non ?

lundi 31 août 2009

Flawless

Cette fois je saute le pas en n'utilisant que le titre original. Déjà que le film n’a pas été distribué en salles, il ne s’agirait pas de l’accabler davantage avec sa redoutable "traduction" : Le Casse du Siècle. Et pourquoi pas Du Rififi à la City tant qu'on y est ?

Pauvre Michael Radford qui connaît là coup sur coup son second film sans sortie française après la somptueuse adaptation du Marchand de Venise de Shakespeare avec Al Pacino, Jeremy Irons et Joseph Fiennes. Oui oui, le Michael Radford du bouleversant 1984 qui offrit son dernier rôle à l’immense Richard Burton, puis du très beau Sur la Route de Nairobi. Cinéaste discret et éclectique, amoureux des castings exigeants, souvent inspiré et toujours d’une grande élégance, il revient ici avec un polar du registre "cambriolage millimétré" interprété par Demi Moore, Michael Caine, Lambert Wilson et Joss Ackland.

Grâce à une caméra sinueuse, comme en apesanteur, une musique envoûtante et une image limpide d’une grande beauté, Michael Radford explore l’univers glacial - et glaçant - d’une société de diamantaires londoniens durant les années 60. Une splendide et très classe reconstitution dans la lignée du Zodiac de Fincher, où tout gimmick pop outrancier est banni. Car il s’agit ici de décrire un microcosme avide et minéral, où même le siège de la firme ressemble à un mausolée parcouru d’ombres grises estimant en silence des tonnes de pierres précieuses.

Dans ce dédale de couloirs en marbre, deux personnages se croisent depuis des années sans se voir : Laura Quinn est une cadre sup' modèle et ambitieuse dédiant sa vie à sa société mais dont le zèle et les talents sont systématiquement ignorés par une hiérarchie machiste et conservatrice. Mr Hobbs est lui l'inépuisable homme à tout faire de la maison, vidant les poubelles et lustrant chaque nuit les couloirs rutilants de la London Diamond Compagny dans l'indifférence générale. Un beau jour, Mr Hobbs décide de briser la glace pour annoncer à Laura Quinn une terrible nouvelle et lui proposer dans la foulée une manière peu orthodoxe d'obtenir une plus juste rétribution pour son dévouement...

Les auteurs ont écrit le rôle de Hobbs sur mesure pour un Michael Caine qui excelle dans l’interprétation de cet homme effacé dont l'apparente simplicité cache une soif de revanche particulièrement tenace. Plus inattendue est la prestation de Demi Moore qui surprendra ceux qui se souviennent d'elle comme de la jolie fille au physique poupin. L'actrice compose ici une Laura Quinn intense et cérébrale, presque polaire à l'image de ses employeurs mais qui s'éveillera tardivement à la vie au gré des épreuves.

Certes, le scénario aurait pu s'émanciper davantage d'une trame somme toute assez classique et parfois prévisible. Mais Flawless n’en est pas moins une jolie surprise offrant son lot de rebondissements et autres twists "acrobatiques" de rigueur. Esthétiquement parfait et soutenu par une distribution impeccable, il s'agit là d'un épatant film de genre et qui mérite nettement mieux que ce triste passage à la trappe.

lundi 27 juillet 2009

Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé

Voilà, cette fois c’est la "bonne" : la saga Harry Potter est morte. Déjà douché par le précédent épisode (ah comme ce terme est désormais tristement adapté…) et son scénario poussif, c’est presque en croisant les doigts que je suis allé voir celui-ci : la bande-annonce était prometteuse, les plates errances de l’Ordre du Phoénix semblaient avoir été évitées au profit d’une ambiance plus tendue et surtout en retrouvant le faste des autres films. Seulement voilà, ce trailer d’1 minute 30 est d’une malhonnêteté rare qui frise l’escroquerie : la totalité des plans spectaculaires y sont visibles, jusqu’à une apparition de Voldemort adulte qui ne figure jamais dans le film lui-même.

Mais alors de quoi sont donc constituées les 2h30 restantes me direz-vous ? Eh bien par la pire évolution imaginable : un fade mélange de bit-lit et de teen movies où la préoccupation sentimentale rose bonbon prend presque toute la place. On passe d’un couloir à un autre, d’une salle de classe à la cafet’, pardon, à l’auberge du coin comme dans un soap pour ado mais où chaque décor serait fastueux (à défaut d’être surprenant puisqu’on les connaît déjà presque tous). Hermione est-elle jalouse, Ron amoureux ? Harry, dont Romilda est amoureuse, va-t-il embrasser Ginny qui sort avec Dean ? La copine de Ron va-t-elle évincer Hermione qui elle-même louche par dépit sur le beau Cormiac ? Vous vous en foutez ? Moi aussi !

Tant que ces préoccupations pré pubères n’étaient qu’un ingrédient de plus comme dans La Coupe de Feu, elles enrichissaient habilement la saga. Dès lors qu’elles deviennent centrales au détriment de l’intrigue et surtout du spectacle comme c’est le cas ici, on échoue dans le plus redoutable ennui. Car enfin J.K. Rowling n’est pas Shakespeare et, même en affectant une pose "dark" à la mode censée donner une crédibilité à n'importe quelle histoire à 2 sous, toutes ces aventures minuscules sont d’une désarmante platitude. Et comme les jeunes acteurs ou la réalisation ne sont pas assez denses pour faire oublier cette pauvreté d’écriture, le film n’est qu’une suite d’ennuyeuses et répétitives scénettes artificielles.

De temps à autre le scénariste (ou l'auteur ?) se rappelle qu’il s’agissait à l’origine d’affrontements entre puissants sorciers et l’on s’agrippe à ces quelques scènes comme un naufragé à son radeau. Rares, elles sont aussi malheureusement mal fichues et sans aucune densité dramatique. On retrouve d’ailleurs ici la marque de David Yates qui, comme pour le précédent opus, foire méticuleusement tous ses climax, même les plus porteurs !

Alors certes, le jeune public féminin passe la séance à glousser à chaque répartie d’Hermione ou à la balourdise de Ron, tandis que les lecteurs fans semblent satisfaits de ces nouvelles adaptations plus proches, paraît-il, des romans. Mais l’amateur de cinéma, d’imaginaire trépidant et bon enfant, de grand spectacle épique et de mystère au goût de contes de fées astucieusement remis au goût du jour qui caractérisaient la série jusqu’au quatrième film n’y grappillera que quelques pauvres miettes rassies parsemant un long bout à bout soporifique.

vendredi 24 juillet 2009

Le Jour où la Terre s'Arrêta

Oui bien sûr, il est convenu de se pincer le nez dès l'annonce du moindre remake, en particulier lorsqu'il s'agit d'un classique où la démarche vire alors carrément au sacrilège. Le film original signé Robert Wise appartenant au club - plus guère sélect - du film culte, cette nouvelle mouture souleva évidemment l'hostilité de principe des gardiens du temple dès son annonce. Pourtant que risquait-on ? Que le film soit meilleur et fasse pâlir à jamais l'original comme le fit John Carpenter avec The Thing cet autre classique de la S.F. datant de la même année ? Tant mieux ! Ou bien qu'il s'agisse d'un foirage qui rehausse encore le prestige de l'original ? Les adeptes du culte ne pourraient qu'en être satisfaits.

Je suis resté longtemps sur le souvenir ébahi de la version de 1951 très originale à une époque où les vilains extra-terrestres, symboles du perfide soviet, étaient de rigueur. Robert Wise proposait de mettre tout le monde face à ses responsabilités via l'arrivée d'un seul personnage à la fois menaçant et pacifique, puissant et faible. Accompagné de Gort, robot géant au pouvoir illimité qui devint l'icône du film, l'alien Klaatu délivrait un message en forme d'ultimatum : soit les humains cessaient d'être des créatures vindicatives et guerrières, soit ils étaient éliminés de l’univers. Message évidemment de circonstance en pleine Guerre Froide mais discutable par ailleurs : la formulation de Klaatu ressemblait un peu trop à l’injonction de l’Amérique impériale – "ressemblez-nous ou disparaissez" - pour n’être qu’un généreux message de paix.

À la faveur d'un visionnage plus récent, mon enthousiasme devint plus nuancé encore : tout cela était bel et bien, mais manquait terriblement de vie : une sympathique fable parfois simpliste, plutôt raide à la forme forcement datée. Bref, une nouvelle vision à la fois respectueuse et exigeante pouvait être prometteuse dès lors qu’on ne la confiait pas à n’importe qui. Malheureusement le choix paresseux de Scott Derrickson à la réalisation et David Scarpa au scénario révéla surtout un cruel manque d’ambition et de personnalité.

Car loin d’enrichir l’histoire, le tandem réussit l’exploit d’en souligner davantage encore les faiblesses et d’en appauvrir les aspects les plus intéressants : le gamin déjà peu crédible dans la version originale devient ici un insupportable moutard qui donnerait plutôt envie d’en finir au plus vite avec la race humaine. Au passage, cette version y perd gravement en maturité pour lorgner vers le public teenager.
Les allusions subtilement "christiques" de 1951 sont ici accentuées par une imagerie extra-terrestre pachydermique qui fleure bon l’apparition divine sulpicienne, jusqu’à l’arme de destruction punitive de Klaatu prenant la forme d'improbables nuées de criquets évoquant cette bonne vieille plaie d’Egypte. Une "trouvaille" qui permet même au titre du film de devenir hors sujet. Chapeau bas. L’autre idée lumineuse étant d’asperger le film de cette écologie désincarnée qui semble décidément être le seul sujet digne d’intérêt en lieu et place de la guerre ou autres souffrances humaines, comme si la Terre était devenue aujourd’hui un confortable havre de paix pour le plus grand nombre.

Côté personnages, Jennifer Connelly et Kathy Bates s’acquittent honorablement de leur rôle. Klaatu est lui interprété par un Keanu Reeves plus pâteux et inexpressif que jamais, illustrant cette vieille idée crétine et puritaine selon laquelle une civilisation plus avancée a forcement évacué les émotions et parle avec un balais enfoncé là où ça fait mal. Quant au célèbre Gort, il passe à la trappe pour n’apparaître que durant quelques plans fugitifs plutôt vilains et artificiels qui feraient presque regretter les genoux plissés de son caoutchouteux modèle.

Reste donc un carambolage de scènes plutôt mal écrites et platement réalisées, farcies d’effets sans aucune originalité. Cette version atteint donc involontairement l’un de ses objectifs : redonner du lustre au film de Robert Wise infiniment plus fin et maîtrisé que cette insipide gelée mystico-mélodramatique. Dommage, il y avait matière à une très belle relecture. Try again.

lundi 13 juillet 2009

Wallace & Gromit : Le Mystère du Lapin-Garou

On retrouve dans ce premier long métrage co-produit par Dreamworks beaucoup de ce que l'on a aimé dans les célèbres et oscarisés courts-métrages de la firme Aardman mettant en scène les deux compères en pâte à modeler créés par Nick Park.

Évidemment c'est magnifique : quel bonheur de découvrir tous ces petits décors d’une précision infinie foisonnants de textures fines et colorées qui nous changent de la 3D - même de qualité - si présente dans le cinéma d’animation d'aujourd'hui. Tout le charme incomparable de l’animation traditionnelle est là, jusque dans ses imperfections qui enchantent et transportent le spectateur dans une sorte d’immense coffre à jouets.
C'est hilarant aussi, en tapant tous azimuts tant dans les dialogues que les gags purement visuels et même les nombreux clins d'oeil de cinéphiles judicieusement amenés. Et puis bien sûr les inventions délirantes de Wallace...

Ce qui chagrine un peu c'est ce que l’on n’y retrouve pas : cet esprit étrange, décalé, presque inquiétant d'Un Mauvais Pantalon avec son drôle de pingouin muet et vicieux. Ou bien les trouvailles visuelles comme la folle poursuite en train électrique durant laquelle Gromit fabrique la voie au fur et à mesure. On a ici affaire à une sympathique histoire, certes gentiment foldingue, mais un peu trop classique malgré une belle grosse surprise. Le personnage du prétendant chasseur par exemple est un cliché absolu de comédie tandis que la poursuite finale n'a résolument pas le punch et l'originalité de celles des films courts.

Heureusement le charme opère cette fois encore grâce notamment au "talent" du très lucide et craquant Gromit qui est sans doute l’un des personnages les plus réussis de l'histoire de l'animation image par image : un chien qui ne parle pas, qui n'a même pas de bouche mais qui parvient à exprimer les sentiments les plus subtils grâce à un regard que bien des acteurs de chair et d’os pourraient lui envier...

Aardman est au volume ce que Pixar est à la 3D, le charme "du réel" et l'humour british en plus.

mercredi 8 juillet 2009

L'Auberge Espagnole

Pendant deux heures d'une mollesse invraisemblable, Cédric Klapisch nous conte poussivement les pérégrinations d'un petit jeune homme falot et propret qui n'arrête pas de trouver sa vie bordelique, pas "rangée" parce qu'il... ben justement on ne sait pas ! Car sa vie est tout sauf désordonnée et qu’il est le prototype du jeune homme rangé.

D'ailleurs à l'image du personnage, les plus grandes péripéties du film sont : le héros qui couche avec une femme infidèle ; l'amant d'une colloc' qui débarque pendant qu'elle est avec un autre ; le héros qui quitte son job administratif au Ministère des Finances pour devenir écrivain. C’est dire si on vibre.

Bref, même aromatisé au très bobohème Erasmus, ce n'est que du théâtre de boulevard pour jeunes gens de "milieu socio-culturel privilégié" comme l' on dit dans les statistiques sociologiques. C'est plein de bons sentiments communautaires et l'on a droit à tous les clichetons sur le thème, jusqu'à un discours chaussé de plomb sur "l'identité". Quelques moments agréables et quelques trouvailles du côté de la réalisation jalonnent une grosse confiture affreusement conventionnelle sans esprit ni finesse.

Mais le pire est encore cette voix off qui ponctue le film en déclamant des propos définitifs sur la vie, la mort, les vaches, avec un bouquet final sur les rêves d'enfance et autres vapeurs de luxes vues et lues mille fois au point où ça en devient embarrassant. Danièle Thompson doit adorer.

vendredi 26 juin 2009

Dreamcatcher

A la vision de cette énième adaptation d'un roman de Stephen King une idée vient immédiatement à l'esprit : comment l’association d'autant de talents confirmés peut conduire à une telle catastrophe ? A ce stade la chose relève presque de l'énigme surnaturelle. Car Dreamcatcher n'est pas un film banalement raté comme il en existe tant mais relève plutôt de l'accident industriel grave qui mérite de s'y attarder un instant.

Lawrence Kasdan à la réalisation et le multi-oscarisé William Goldman au scénario écartaient pourtant d'emblée la possibilité d'un échec majeur. Le premier s'est brillamment illustré tant au niveau scénario (L’Empire Contre-Attaque, les Aventuriers de l’Arche Perdue, Silverado…) que réalisation (La Fièvre au Corps, Grand Canyon, Les Copains d’Abord…) tandis que le second peut se prévaloir d'une des plus prestigieuses collections de scénarii du cinéma (Les Hommes du Président, Marathon Man, Princess Bride…) parmi laquelle figure même l'excellent Misery d'après déjà Stephen King. Un budget de superproduction et la participation d'acteurs de qualité complétaient le tableau et laissaient ainsi présager une entreprise sérieuse à l'image d'autres adaptations de l'auteur produites également par la firme Castle Rock (La Ligne Verte, Les Evadés, Dolores Claiborne...).

N'ayant pas lu le roman d'origine, il m'est difficile d'estimer ce qui relève de l'adaptation ou de l'idée originale. Mais peu importe : des mots ont bien été couchés sur papier pour décrire les situations décrites dans un film que des gens ont trouvé judicieux de produire. Et là on ne peut que douter de la santé mentale des décideurs.

Car enfin, comment des producteurs peuvent-ils décemment miser 78 millions de $ (!!!) en lisant cette hallucinante et chaotique compilation de thèmes rabâchés par l'auteur, un salmigondis où se téléscopent entre autres des-amis-d’enfance-se-retrouvant-adultes-pour-affronter-une-force-maléfique, un bestiaire extra-terrestre incohérent, une menace planétaire, une mission secrète de l'Armée, des télépathes, des "spores" empoisonnées et même une obscure guerre intergalactique qu'il nous faut deviner ? Comment peut-on envisager de filmer sans hurler au fou une longue scène aussi incongrue que ce malheureux "possédé" qui gonfle ici ou là, rote et pète grassement avant d’aller expulser un parasite étron dans les toilettes comme dans n’importe quel sous-produit de David DeCoteau ? Comment imaginer Mr Kasdan expliquant doctement à l’ingénieur du son qu'il faudrait que le bruit de pet soit plus prononcé pour produire l'angoisse recherchée ? Comment peut-on coller de tels affolants sourcils postiches à Morgan Freeman sans exploser de rire au premier test ? D’autant que son personnage de vieux Général caricatural passe son temps à débiter des déclarations sentencieuses et imagées sur le thème "on a des couilles". Sans parler d'un improbable final farci aux transformations saugrenues et dialogues tordants.

Enfin, comment Stephen King lui-même put-il qualifier le résultat de "premier film d'horreur et de suspense pleinement satisfaisant qu'un de mes livres ait inspiré au cours de quinze dernières années" ? Il faut reconnaître que le maître n’est pas forcement le meilleur juge en la matière, lui qui réalisa la pire adaptation de son œuvre avec le calamiteux Maximum Overdrive. Toutes ces questions restent sans réponses et même si la lumière de John Seale participe à la réussite de quelques jolis passages, Dreamcatcher demeure un supermega Z de Major, sommet de l'incongruité enveloppée dans une forme grand luxe, méritant sa place dans la Zone Fantôme du cinéma aux côté de Battlefied Earth, Waterworld et Catwoman.

lundi 22 juin 2009

Dans la Brume Electrique

28 ans après son percutant Coup de Torchon adapté du romancier Jim Thompson, pape du polar US, l’américanophile Bertrand Tavernier se penche sur un autre de ses auteurs fétiches : James Lee Burke. Il abandonne cette fois le principe de la transposition qui voyait Coup de Torchon se dérouler en Afrique pour réaliser une adaptation géographiquement très pointilleuse. Nous sommes ici sur les lieux même de l'intrigue originale : New Iberia, Louisiane. Casting hollywoodien et équipe américaine au service d'une production française, Dans la Brume Electrique est un film hors normes dans la carrière du cinéaste. S’il réalise enfin l’un de ses rêves en tournant sa première fiction aux Etats-Unis, il peine à réitérer son exploit de 1981.

L'ambiance est donc celle de la poisseuse et pesante Louisiane éternellement gangrenée par les démons du racisme ordinaire et une pauvreté partout affleurante. C’est dans une mise en image sensible et intelligente que Bertrand Tavernier montre ici le meilleur de son talent. En évitant les clichés spectaculaires ou les effets à la mode pour miser sur une réalisation fluide et classique, il permet au spectateur de s’immerger dans ce cadre moite et figé dans son Histoire qui convient si bien au roman noir. Soutenue par une brillante bande originale signée Marco Beltrami et une très belle lumière de Bruno De Keyser, l’atmosphère de la Louisiane a rarement été aussi vivante à l’écran.

L’autre réussite du film est un personnage. Celui de Dave Robicheaux, flic, (ex) alcoolique et dépressif incarné par un Tommy Lee Jones remarquable de sobriété et justesse. Là aussi nous sont épargnés les clichés du flic looser et solitaire au profit d’un vibrant portrait nuancé et humain. Alternant les moments de détresse et les accès de violence, le quotidien du père de famille et les errances du flic hanté par le passé - au propre comme au figuré -, le film tout entier existe par son regard. Face à lui, le reste de la distribution fait office de figuration, y compris un John Goodman poussif et guère convaincant dans le registre du bad guy.

Mais ainsi concentré sur l’atmosphère et le personnage principal, Bertrand Tavernier semble surtout négliger l'intrigue. Ou plutôt, selon que l'on soit fan hardcore ou non du genre, on trouvera que cette histoire de tueur en série mâtinée de vieux crime raciste sur fond de mafia locale est un pur classique du polar américain ou bien une énième resucée qui ronronne du début à la fin. Tout y est désespérément prévisible, tant au niveau de "l’énigme" que des rebondissements. On relie entre eux les éléments de l'enquête bien avant le héros et ce en dépit même de quelques légèretés narratives. Y ajouter de vagues évocations politiques liées aux conséquences de l'ouragan Katrina n'y change rien : sans produire un véritable ennui, le film peine à captiver.

Bertrand Tavernier a su éviter bien des faiblesses de forme malgré les soucis rencontrés lors du tournage (Tommy Lee Jones retors, incompatibilité avec le monteur et l’un des producteurs, solitude du réalisateur expatrié, production onéreuse…). Mais une telle déficience du scénario est difficile à accepter dans le cadre d’un projet entièrement voulu et porté par le réalisateur avec le soutien de James Lee Burke à l’écriture. Ici point de vilain Grand Studio castrateur à incriminer. On pouvait dès lors s’attendre à une alchimie plus audacieuse et atypique entre un auteur prestigieux et un cinéaste qui avait si brillamment réussi Coup de Torchon grâce à une distribution puissante et homogène, une intrigue vénéneuse et une réalisation originale.
Par son extrême classicisme de forme et de fond légèrement parfumé à la naphtaline auquel s’ajoute une certaine vision de "l’Amérique éternelle", Dans la Brume Electrique devrait séduire avant tout les admirateurs du cinéma de Clint Eastwood. Malgré ses qualités, les autres se demanderont sans doute : "tout ça pour ça ?".

mardi 9 juin 2009

Planète Interdite

Pour cette 50e chronique il était temps de rendre enfin hommage au film qui inspira son nom à ce blog et bien davantage encore. L’exercice n’est pas simple tant le film de Fred Mc Leod Wilcox fut disséqué, décrypté, interprété, célébré depuis sa sortie sur les écrans voilà 53 ans. Oui, Planète Interdite c’est un peu le Citizen Kane de la science-fiction, le Autant En Emporte le Vent du space opera, bref : un monument du cinéma.

La science-fiction à l’écran ne fut longtemps qu’un genre mineur, sérial de pacotille ou éternelle série B fauchée, bâclée et vouée aux doubles programmes. Si les années 50 marquèrent un véritable tournant grâce à des œuvres telles que Le Jour où la Terre S’arrêta, l’Invasion de Profanateurs ou La Chose d’un Autre Monde, c’est encore souvent au travers de films modestes se situant essentiellement dans un contexte contemporain faisant écho à la Guerre Froide qui fait rage à l’époque. Même Les Survivants de l’Infini, dont le final spectaculaire se déroule sur la planète Metaluna, traite encore de savants abusés par l’ennemi. Suivez mon regard...

La MGM, qui voit tous les succès du genre lui passer sous le nez, décide de frapper un grand coup en regardant plus loin que ses concurrents, sur le fond comme sur la forme. En s’inspirant de La Tempête de Shakespeare et en y ajoutant une dose de psychanalyse jungienne - option rare et provocante à l’époque - le tout transposé très loin de la Terre sur la lointaine et mystérieuse planète Altaïr IV, le film tient résolument à se démarquer de ses prédécesseurs : introspection et voyage intergalactique, lointain futur et tourments éternels propulsent ainsi Planète Interdite vers un classicisme universel et intemporel dès sa conception.

Si la réalisation est confiée à un cinéaste maison sans grand caractère - usage fréquent pour ne pas dire incontournable à l’époque - c’est pour garder un contrôle rigoureux sur ce qui est avant tout un film du scénariste Cyril Hume et de ses producteurs. Le budget imposant souligne cette volonté d’illustrer au mieux les ambitions des auteurs : direction artistique magistrale, première utilisation du CinémaScope et du flamboyant Eastmancolor sur un film de ce type, crème des spécialistes des effets spéciaux empruntée aux prestigieux Studios Disney. Quant à la musique, elle est confiée aux très avant-gardistes Louis et Bebe Barron qui concoctent en 3 mois dans leur studio de Greenwich Village, et après avoir construit leurs propres instruments, une étourdissante partition électronique. Sans oublier bien sûr le soin sans précédent apporté à la réalisation du personnage de Robby le Robot qui achève de donner à Planète Interdite son statut de film culte.

Audace artistique, ambition, moyens appropriés : le cocktail magique fait des miracles. Lors des projections test, l’impact est tel que rien n’est modifié pour la sortie du film. La MGM tient la pépite qu’elle a mis tant de soin à concevoir. Mais comment prévoir la résonance infinie que le film allait produire sur plusieurs générations de spectateurs ? Malgré un succès mitigé qui peine à rembourser le budget de production, Planète Interdite devient immédiatement une œuvre de référence qui change à jamais le cinéma de science fiction.

En 2006 j’ai eu l’immense plaisir de redécouvrir le film sur grand écran dans une copie neuve.
Si la surprise n’était plus de mise, l’émerveillement fut au rendez-vous tant les couleurs et les qualités esthétiques conservent toutes leurs richesses 50 ans après. Bien sûr l’inévitable idylle entre le fringant capitaine et la fille du professeur toute en minijupe et coiffure pimpante prête à sourire, tout comme les moments de comédie imposées par la MGM semblent souvent déplacés et puérils. Mais comment ne pas être ébloui aujourd’hui encore par cette intrigue d’une incomparable maturité se déroulant au sein d’une étrange civilisation mystérieusement disparue à son apogée, ces Krells dont on ne peut deviner l’apparence que par la forme des portes ? Ou bien ces effrayantes empreintes laissées par une insaisissable créature invisible qui parcourt la planète en semant la mort sur son passage, les décors vertigineux des cités enfouies, le twist final et la spectaculaire confrontation avec le monstre de l’Id… Et puis cette entêtante musique électronique qui joue un rôle décisif dans l’atmosphère unique du film, une audace que sanctionnèrent les syndicats hollywoodiens en refusant aux Barron le crédit de musique au profit des termes "electronic tonalities".

Revoir le film dans son état d’origine permet de mieux saisir encore ses innombrables qualités qui inspirèrent tant de créateurs. Le plus connu d’entre eux est évidemment Gene Roddenberry qui 10 ans plus tard imagina la saga Star Trek en reprenant nombre d’éléments du film : équipage, époque et même le numéro d’immatriculation du célèbre Enterprise qui est une référence directe à l’heure où la soucoupe de Planète Interdite entre en orbite d’Altaïr IV : 17:01. Comment ne pas penser aussi au ton très "butler" de Robby dont le distingué C-3PO de Star Wars fait écho, ou aux puits insondables de l'Etoile Noire, répliques presque parfaites de l'univers Krell ? L’on ne compte plus les oeuvres dont le point de départ est un équipage lancé à la recherche d’une expédition disparue aux confins de l’univers. Certains évoquent même une filiation avec le 2001 de Kubrick qui lui aussi osa allier grand spectacle cosmique et questionnement introspectif.

Mais au fond peu importe. L’impact de Planète Interdite sur l’imaginaire collectif reste immense et continuera d’émerveiller des générations de nouveaux spectateurs et de cinéphiles. Car outre une beauté formelle exceptionnelle qui peut paraître datée à certains, la grande force de Planète Interdite réside dans les thèmes abordés, sa faculté à évoquer la part d’ombre de chacun bien au-delà de l’âge, de la nationalité ou du contexte historique. Au même titre que les contes traditionnels, le film échappe par là même au simple goût du kitsch ou aux propagandes de circonstance pour s’adresser directement au cœur et à l’esprit. Un chef-d’oeuvre ? En tous cas, ça y ressemble terriblement.

dimanche 31 mai 2009

Eden Lake

Le cinéma de genre d'outre-Manche se porte bien, merci. Voilà un nouvel exemple qui démontre qu'avec peu de moyens, peu d'expérience – et peu d'idées, soyons justes – mais avec un talent certain, il est possible d'obtenir un film d'une redoutable efficacité. De ce côté-ci du Channel, on en peut qu’envier cette capacité à exploiter au mieux un décor familier sans tomber dans le banal et ennuyeux téléfilm singeant maladroitement la production US.

L'exploit m'avait déjà épaté avec Isolation, minuscule film irlandais qui exploitait de manière sidérante le cadre d'une ferme ordinaire, toute en bottes caoutchouc, averses et fosse à purin. The Thing chez la Veuve Couderc, oui c'est possible : avec 2 sous et un étonnant sens du cadre et de l'ambiance poisseuse, Billy O'Brien emportait le morceau haut la main dès ce premier film à l'intrigue pourtant convenue.

Avec Eden Lake, James Watkins signe lui aussi sa première réalisation - mais son troisième scénario horrifique - en illustrant le thème du Survival. En cette période où il en sort presque un par semaine, il fallait oser. D'autant que, là non plus, pas question d'aller chercher de spectaculaires mutants hydrocéphales au fin fond d’une exotique Vallée de la Mort ou ressusciter un improbable maniaque zombie affublé d’un masque. Non : rien que de la bonne vieille forêt ordinaire et des agresseurs qui pourraient être les gamins du coin.

Certes, sur la trame du jeune couple citadin fringant et sexy confronté à de jeunes autochtones vindicatifs - qui n'est pas sans rappeler notre honorable Ils national - James Watkins égrène tous les rebondissements auxquels on peut s’attendre et n'évite pas les clichés. Mais en connaisseur, il sait aussi surprendre en décalant d'un poil les conventions mille fois vues. Beaucoup d’événements arrivent plus tôt ou plus tard, des espoirs semés s’avèrent des impasses, le tout déstabilisant suffisamment le spectateur pour qu'il soit bien vite captivé par un suspens inattendu. Captivé et épouvanté aussi, tant les passages horrifiques sont effroyables même s’ils révèlent, comme toujours, de... "stupéfiantes" capacités physiques de la part des victimes.

Mais au premier rang des surprises, figure bien sûr l’identité des agresseurs. De ce choix découle la singularité de ce Eden Lake. Car ils sont si ordinaires que le film s’amuse même un temps à jeter le trouble : sont-ils les futurs bourreaux ou bien est-ce un leurre ? Contrairement à l’essentiel de la production de Survivals qui aborde rarement le point de vue de l’agresseur pour n’en faire qu’une puissante et aveugle machine à tuer, Watkins s’attache à décrire le cheminement qui conduit à l’escalade vers l’horreur : les prémices, l’élément déclencheur, mais aussi le doute chez ces tortionnaires en culottes courtes quand il s’agira de passer à l’acte. Doute que l’on retrouve même du côté des victimes qui ne savent plus toujours déterminer avec certitude quand elles sont ou non en état de légitime défense face à ces enfants sauvages dotés de téléphones portables et vélos BMX.
Le réalisateur trouve là son idée maîtresse, mais aussi la source d’un certain malaise quant à son interprétation. Certains y verront une préoccupation sociologique pointant la désintégration sociale des laissé-pour-compte de l’Angleterre néolibérale, ou bien au contraire une redoutable démagogie réactionnaire dénonçant le caractère dégénéré de "beaufs" avinés et violents potentiellement meurtriers de père en fils. Difficile de trancher en vérité tant le réalisateur brouille le message. Les victimes sont trop parfaites à tous égards pour ne pas représenter des modèles, mais les agresseurs ne sont pas non plus des miséreux entassés dans des cités délabrées. L’inattendu et épouvantable final souligne encore davantage cette ambiguïté que Watkins semble vouloir délibérément laisser à l’appréciation du spectateur.

Quoiqu’il en soit, un premier film en forme de Survival percutant, remarquablement réalisé et interprété où l’on finit par se poser des questions : voilà qui n’est pas banal.

lundi 25 mai 2009

Star Trek

11eme film de la saga spatiale la plus longue de l’histoire du cinéma et de la télévision, Star Trek ne se voit pas cette fois affublé d’un sous-titre à base de "frontière", "résurrection", "génération" ou autre éternel retour. Non, car ici on remet les compteurs à zéro pour coller un bon coup de jeune à l’univers imaginé par Gene Roddenberry en 1966. Vous me direz qu’il était temps. Il est vrai qu' à l’image de ses acteurs, la franchise cinéma n’en finissait pas de s’essouffler. Les méchantes langues diront même qu’elle était déjà à bout de souffle dès le premier film. De fait, la plupart des films sont assez poussifs, certains sont même navrants. Mais le space opera étant un genre bien rare au cinéma, la série avait su peu à peu me séduire, presque par dépit et malgré ses innombrables faiblesses. J’attendais donc ce ripolinage avec une curiosité certaine. Allait-on avoir droit enfin à un véritable film de cinéma et non plus seulement à une paresseuse et bavarde transposition des codes télévisuels sur grand écran ?

Dès le spectaculaire et percutant prologue magnifiquement enluminé par ILM et digne d'un Star Wars le ton est donné : exit les acteurs boudinés mollement accrochés à la console pour figurer un vaisseau dans la tourmente. En maîtrisant un sens du rythme jubilatoire qui révolutionne une série qui carburait jusqu'alors au ralenti, le film trouve là son meilleur atout. Non pas en rendant le montage vainement hystérique mais bien grâce à l'équilibre, sur plus de deux heures, entre l'aventure spectaculaire et les scènes dites "psychologiques", l'humour bon enfant et le mélo. Jonglant astucieusement avec les références trekkies sans nuire au spectateur novice, le film de J.J. Abrams sait même s'amuser du thème sans jamais tomber dans la parodie - le running gag du médecin et son injecteur en est sans doute le meilleur exemple.

Soutenu par une petite troupe de jeunes comédiens fort bien choisis que dominent largement les nouveaux Kirk, Spock et Tchekov, le film sait éviter les excès du jeunisme trendy que je redoutais tant : bien que parfaitement inutiles, les inévitables tracas sentimentaux sont abordés à la bonne mesure, les brushings restent discrets et, hors d’une très courte intro, pas trace de gamin ciblé vers le plus jeune public. Résumons : tout ce qui a trait à l'univers trekkien revisité, ses nouveaux personnages, leurs péripéties vertigineuses ou minuscules, est épatant.

Seulement voilà, trop concentrés sur cette délicate succession, les auteurs ont négligé l'intrigue de fond : J.J. Abrams rate le coche du scénario palpitant pour ne livrer qu'une confuse histoire de vengeance temporelle qui peine à créer une menace quelconque. Il échoue même à imposer un véritable Méchant d'envergure qui n'est ici qu'une icône outrée et creuse. Malgré la présence d'un Eric Bana qui n'a malheureusement rien à faire ou dire de bien passionnant, on finit vite par se moquer de ses motivations alambiquées pour attendre avec impatience le retour à l'écran de nos héros new-look. On regrette l’absence d’une bonne idée comme celle du V'Ger (Star Trek I) ou l’astucieuse transposition de la fin de la Guerre Froide qui fait du sixième film de la franchise le seul encore regardable aujourd’hui. Au lieu de quoi les auteurs s’obstinent à réinjecter de force des liens avec la série originale qui les conduisent à s'embourber dans un incompréhensible imbroglio spacio-temporel. C’est d’autant plus regrettable que le film pouvait très bien s’en passer.

Quitte à renouer avec les origines, il aurait été préférable de faire écho à l’audace progressiste et militante (même relative) dont Gene Roddenberry fit preuve lors de la création : équipage cosmopolite en pleine Guerre Froide, une des premières actrices Noires péniblement imposée dans un rôle principal qui sera même amenée à embrasser (sous hypnose, soit) le très pâle Capitaine Kirk : une première historique finalement bien peu réitérée depuis. Hélas, cette nouvelle mouture évacue toute velléité de ce type jusqu’à marcher parfois à contre sens : on peut coucher avec une femme verte mais l’actrice Noire sera réservée au "freak" et le commandement devient une capacité génétique. Triste signe des temps ou auteurs superficiels ? Les films précédents ayant déjà abandonné toute impertinence, il y avait là une belle occasion d'allier origines et modernité.

Au final, après un Mission Impossible III décent, J.J. Abram confirme sa capacité à maîtriser sans génie ni grande personnalité mais avec une efficacité certaine le grand écran après être devenu une star du petit (Lost, Alias). Si l’utilisation trop fréquente du très gros plan sur les visages à la manière des productions télévisées devient quelque peu indigeste en Cinémascope et si la bande originale consterne par sa pauvreté là où une moisson de thèmes forts et pérennes s’imposait, ce Star Trek nouveau est malgré tout une très agréable surprise. Les faiblesses de cet épisode de ré-introduction sont compensées par la nouveauté et l’irrésistible charme tonique que dégage le film. Mais dans la perspective d’un second épisode forcement moins axé sur la crédibilité de la filiation, espérons que les auteurs sauront faire preuve d’un peu plus d’imagination et d’audace, voire de cette profondeur censée caractériser la série. "…to boldly go where no man has gone before." Chiche ?

mardi 19 mai 2009

Quantum of Solace

Badaboum revoilà Bond, James Bond. Ou James Bourne devrait-on dire tellement la franchise newlook s’évertue à coller au pantalon du héros de Ludlum porté à l’écran par Doug Liman et Paul Greengrass (la Mémoire/Mort/Vengeance dans la Peau). Et pas pour le meilleur : montage inutilement épileptique, héros en bois, un ton sérieux et pontifiant qui ici frise souvent le comique involontaire et évidemment - label Bond oblige - une histoire confuse et indigente cette fois arrosée à l’écolo-humanitaire d’opérette. Oui, ce volet est plus médiocre encore que le précédent.

Si Casino Royale version 2006 présentait l’avantage de la nouveauté, pouvait s’enorgueillir d’une vertigineuse scène d’ouverture et de quelques climax décents, Quantum of Solace s’englue presque immédiatement dans le pathos à deux sous et la poursuite standard. Face à la pléthore de films d’action échevelés puissamment boostés aux effets spéciaux qui déferlent sur les écrans depuis des années, il est en effet bien difficile de captiver avec une énième poursuite en bateaux, des cavalcades sur les toits ou l’incendie d’un immeuble en bois de quatre étages planté dans le désert en guise d’apothéose. Même filmés au stroboscope.
On dirait que les auteurs font tout pour se mettre eux-mêmes des bâtons dans les roues : pas de gadgets, aspects spectaculaires mineurs, bad guy anti-charismatique et surtout une intrigue désespérante : une mystérieuse organisation veut renverser un gouvernement d’Amérique du Sud pour y coller un général dictateur qui leur filera le marché de la distribution d’eau. Comment espérer une seule minute surprenante avec ça en 2009 ? Même un téléfilm avec Dolph Lundgren ne se permettrait plus un scénario aussi vermoulu et prévisible. Il faut reconnaître que changer les scènes en cours de tournage et réécrire les dialogues au jour le jour ont rarement produit de bons résultats. N’est pas Mankiewicz qui veut.

Pourtant l’ambition de dépoussiérer un folklore Bondien souvent daté est en soi louable. Plus énergique, plus court aussi, des James Bond Girls - un peu - plus crédibles, une M plutôt pète-sec, tout cela va dans le bon sens. Quant à Daniel Craig, il a incontestablement la stature adaptée aux exploits acrobatiques imposés, loin des vieux beaux en blazer qui l’ont précédé. C’est toutefois insuffisant face à la légèreté – pour ne pas dire le je-m’en-foutisme - du scénario qui reste tragiquement fidèle à la franchise.
Quitte à se satisfaire une histoire qui tourne à vide, il me semble que les gondoles aéroglisseurs, les Lotus amphibies et les supertankers avaleurs de sous-marins atomiques sont préférables aux petites valises de billets et autres états d’âme sentimentaux bidons. Car il ne suffit pas de contracter la mandibule en marmonnant des fadaises pour transformer un divertissement léger en un film d’action "sérieux". Il faut aussi une intrigue propice au suspens et (soyons fous) un peu d’imagination. Sinon on obtient l’inverse de l’effet escompté : on est tenté de rire du film au lieu de rire avec lui. Si Casino Royale frisait déjà cet exploit, Quantum of Solace y ajoute un ennui profond.